J’ai appuyé sur la détente, j’ai tiré deux fois. Deux balles. L’une dans le ventre et l’autre dans le cou. Au total, cela fait sept, pensai-je sur le champ, absurdement. (Sauf que les cinq premières, celles qui avaient tué Moussa, avaient été tirées vingt ans auparavant…)
M’ma était derrière moi et je sentais son regard comme une main me poussant dans le dos, me maintenant debout, dirigeant mon bras, inclinant légèrement ma tête au moment où je visai. L’homme que je venais de tuer gardait sur son visage une moue de surprise – grands yeux ronds et bouche grotesquement tordue. Un chien aboya au loin. L’arbre de la maison frémit sous le ciel noir et chaud. Tout mon corps était immobile, comme figé par une crampe. La crosse de l’arme était gluante de sueur. C’était la nuit, mais on y voyait très clair. À cause de la lune phosphorescente. Tellement proche qu’on aurait pu l’atteindre en s’élançant haut vers le ciel. L’homme dégageait sa dernière sueur née de la terreur. Il va suer jusqu’à rendre toute l’eau de la terre, puis macérer et se mêler à la boue, me dis-je. Je me mis à imaginer sa mort comme une désagrégation des éléments. L’atrocité de mon crime s’y dissoudrait aussi, en quelque sorte. Ce n’était pas un assassinat, mais une restitution. J’ai pensé aussi, même si ça peut paraître incongru pour un gars comme moi, qu’il n’était pas musulman et que sa mort n’était donc pas interdite. Mais c’était une pensée de lâche et je l’ai su tout de suite. Je me rappelle son regard. Il ne m’accusait même pas, je crois, mais me fixait comme on fixe une impasse qu’on n’avait pas prévue. M’ma était toujours derrière moi et j’ai compris son soulagement à son souffle qui se calma et devint soudain très doux. Avant, il n’était que sifflement. (“Depuis la mort de Moussa”, me dit une voix.) La lune regardait, elle aussi ; le ciel tout entier
semblait une lune. Elle avait déjà allégé la terre et la chaleur moite tombait rapidement. Le chien, dans l’horizon obscur, aboya une seconde fois, longuement, et faillit m’extraire de la torpeur qui m’avait envahi. Je trouvais ridicule qu’un homme puisse mourir avec autant de facilité et clore notre histoire avec son affaissement théâtral, presque comique. Mes tempes battaient à cause de l’affolement assourdissant de mon cœur.
M’ma ne fit pas un geste, mais je savais qu’elle venait de retirer son immense vigilance à l’univers et pliait bagage pour s’en aller rejoindre sa vieillesse enfin méritée. Je le sus d’instinct. Je sentais ma chair glacée sous mon aisselle droite, celle de ce bras qui venait de briser l’équilibre des choses. “Les choses vont peut-être enfin redevenir comme avant”, dit quelqu’un. J’avais des voix dans la tête. C’était peut-être Moussa qui parlait. Quand on tue, il y a une part de vous qui, immédiatement, se met à échafauder une explication, à fabriquer un alibi, à construire une version des faits qui vous lave les mains alors qu’elles sentent encore la poudre et la sueur. Moi, je n’ai pas eu à m’en préoccuper, car, je le savais depuis des années, lorsque je tuerais, je n’aurais pas besoin que l’on me sauve, que l’on me juge ou que l’on m’interroge. Personne ne tue une personne précise durant une guerre. Il ne s’agit pas d’assassinat, mais de bataille, de combat. Or dehors, loin de cette plage et de notre maison, il y avait une guerre précisément, la guerre de Libération, qui étouffait la rumeur de tous les autres crimes. C’étaient les premiers jours de l’Indépendance et les Français couraient dans tous les sens, bloqués entre la mer et l’échec, et les gens de ton peuple exultaient, se relevaient, dressés dans leur bleu de chauffe, s’extirpaient de leur sieste de sous les rochers et se mettaient à tuer à leur tour. Cela me suffirait comme alibi au cas où – mais je savais, au plus profond de moi, que je n’en aurais pas besoin. Ma mère s’en chargerait. Et puis, ce n’était qu’un Français qui devait fuir sa propre conscience. Au fond, je me suis senti soulagé, allégé, libre dans mon propre corps qui cessait enfin d’être destiné au meurtre. D’un coup – de feu ! –, j’ai ressenti jusqu’au vertige l’espace immense et la possibilité de ma propre liberté, la moiteur chaude et
sensuelle de la terre, le citronnier et l’air chaud qu’il embaumait. L’idée me traversa que je pouvais enfin aller au cinéma ou nager avec une femme.
Toute la nuit céda brusquement et se transforma en un soupir – comme après un coït, je te le jure. J’ai failli, même, gémir, je m’en souviens tout à fait, à cause de cette curieuse honte que j’ai conservée quand je repense à ce moment. Nous sommes restés longtemps ainsi, occupés, chacun, à scruter son éternité. Le Français qui avait eu le malheur de venir se réfugier chez nous cette nuit d’été 1962, moi, avec mon bras qui ne retombait pas après le meurtre, M’ma avec sa monstrueuse exigence enfin vengée. Tout cela dans le dos du monde, pendant le cessez-le-feu de juillet 1962.
Rien, dans cette nuit chaude, ne laissait présager un assassinat. Tu me demandes ce que j’ai ressenti exactement après ça ? Un immense allègement. Une sorte de mérite, mais sans honneur. Quelque chose s’est assis au fond de moi, s’est enroulé sur ses propres épaules, a pris sa tête entre ses mains, et a eu un soupir si profond que, attendri, j’en eus les larmes aux yeux. C’est alors que j’ai levé les yeux et regardé autour de moi. J’ai encore une fois été surpris par l’immensité de la cour où je venais d’exécuter un inconnu. Comme si les perspectives se dégageaient et que je pouvais enfin respirer. Alors que, jusque-là, j’avais toujours vécu enfermé dans le périmètre tracé par la mort de Moussa et la surveillance de ma mère, je me vis debout, au cœur d’un territoire déployé à la mesure de toute la terre nocturne et offerte de cette nuit. Quand mon cœur reprit sa place, tous les objets en firent de même.
M’ma, de son côté, scrutait le cadavre du Français en prenant déjà, mentalement, les mensurations avec, en tête, la taille de la tombe que nous allions lui creuser. Elle me dit alors quelque chose qui alla se perdre dans mon crâne ; elle le répéta et je saisis cette fois : “Fais vite !” Elle me le dit avec le ton ferme et sec que l’on a quand on donne des ordres pour une corvée. Il ne s’agissait pas seulement d’un cadavre à enterrer, mais d’une scène à ranger, à nettoyer, comme après la fin du dernier acte, au théâtre. (Balayer le sable de la plage, enfouir le corps dans un pli froncé de l’horizon,
repousser le fameux rocher des deux Arabes et le balancer derrière la colline, dissoudre l’arme comme s’il s’agissait d’une écume, appuyer sur l’interrupteur pour que le ciel se rallume et que la mer reprenne ses halètements et, enfin, remonter vers le cabanon pour rejoindre les personnages figés de cette histoire.) Ah oui ! Un dernier détail. Je devais m’emparer de l’horloge de toutes mes heures vécues, en remonter le mécanisme vers les chiffres du cadran maudit et les faire coïncider avec l’heure exacte de l’assassinat de Moussa : quatorze heures-zoudj. Je me mis à entendre jusqu’au cliquetis de ses rouages reprenant leur tic-tac net et régulier. Car figure-toi que j’ai tué le Français vers deux heures du matin. Et depuis ce moment, M’ma a commencé à vieillir par nature et non plus par rancune, des rides la plièrent en mille pages et ses propres ancêtres semblèrent enfin calmes et capables de l’approcher pour les premiers palabres qui mènent vers la fin.
Quant à moi, que te dire ? La vie m’était enfin redonnée même si je devais traîner un nouveau cadavre. Du moins, me disais-je, ce n’était plus le mien, mais celui d’un inconnu. Cette nuit resta le secret de notre étrange famille composée de morts et de déterrés. On enterra le corps du roumi dans un bout de terre, tout près de la cour. M’ma en guette, depuis, la possible résurrection. Nous avons creusé à la lumière de la lune. Personne ne semblait avoir entendu les deux coups de feu. À l’époque, on tuait beaucoup, je te l’ai dit, c’étaient les premiers jours de l’Indépendance. Durant cette période étrange, on pouvait tuer sans inquiétude ; la guerre était finie, mais la mort se travestissait en accidents et en histoires de vengeance. Et puis, un Français disparu dans le village ? Personne n’en parla. Au début du moins.
Voilà, maintenant tu connais le secret de notre famille. Toi, et le félon fantôme derrière toi. Je l’ai observé dans sa progression, il est de plus en plus proche de nous, d’un soir à l’autre. Il a peut-être tout entendu, mais je m’en fiche.
Non, je n’ai jamais réellement connu cet homme, ce Français que j’ai tué. Il était gros et je me souviens de sa chemise à carreaux, de sa veste de treillis et de son odeur. C’est ce qui l’a d’abord dévoilé à
mes sens quand je suis sorti, cette nuit-là, pour identifier l’origine du bruit qui nous avait réveillés en sursaut, à deux heures du matin, M’ma et moi. Un bruit sourd de chute suivi d’un silence encore plus bruyant et d’une sale odeur de peur. Il était si blanc que cela le desservit dans l’obscurité où il s’était caché.
Je t’ai dit que ce soir-là la nuit ressemblait à un rideau léger. Et je t’ai dit qu’à cette époque-là on tuait beaucoup et dans le tas – l’OAS, mais aussi des djounoud FLN de la dernière heure. Temps troubles, terres sans maîtres, départs brusques des colons, villas occupées. Chaque soir, j’étais sur le qui-vive, je protégeais notre nouvelle maison des effractions, des voleurs. Les propriétaires – la famille Larquais qui employait M’ma – avaient fui depuis trois mois environ. Nous étions donc les nouveaux maîtres des lieux, par droit de présence. Cela était arrivé très simplement. Un matin, de notre cagibi, mitoyen de la maison des patrons, on entendit des cris, des meubles déplacés, des bruits de moteur et encore des cris. On était en mars 1962. Je suis resté dans les parages, car il n’y avait pas de travail, et M’ma avait décrété une sorte de loi d’exception depuis des semaines : je devais rester dans le périmètre de sa vigilance. Je la vis entrer chez ses employeurs, s’y attarder une heure puis en revenir en pleurs – mais c’est de jubilation, qu’elle pleurait. Elle m’apprit qu’ils partaient tous et que nous étions chargés de veiller sur la maison. Nous devions assurer l’intendance en quelque sorte, en attendant qu’ils reviennent. Ils ne revinrent jamais. Le lendemain de leur départ, dès l’aube, nous avons emménagé. Je me rappellerai toujours ces premiers moments. Le premier jour, c’est à peine si nous avons osé occuper les pièces principales, nous contentant, presque intimidés, de nous installer dans la cuisine. M’ma me servit un café dans la cour près du citronnier et nous avons mangé là, en silence – nous étions enfin arrivés quelque part depuis notre fixité d’Alger. La deuxième nuit, nous nous sommes aventurés dans l’une des chambres et avons effleuré la vaisselle de nos doigts impressionnés. D’autres voisins étaient, eux aussi, aux aguets, en quête de portes à défoncer, de maisons à occuper. Il fallait se décider et M’ma sut s’y prendre. Elle prononça le nom d’un saint qui
m’était inconnu, invita deux autres femmes arabes, prépara du café, promena un encensoir fumant dans chaque pièce et me donna une veste trouvée dans une armoire. C’est ainsi que nous avons fêté l’Indépendance : avec une maison, une veste et une tasse de café. Les jours suivants, nous sommes restés sur nos gardes, nous avions peur que les propriétaires reviennent ou que des gens ne viennent nous déloger. Nous dormions peu, nous étions en alerte. Impossible de se fier à quiconque. La nuit, nous entendions parfois des cris étouffés, des bruits de course, des halètements, toutes sortes de bruits inquiétants. Les portes de maisons étaient fracassées et j’ai même vu, une nuit, un maquisard connu dans la région tirer sur les lampadaires pour piller les alentours en toute impunité.
Quelques-uns des Français qui étaient restés furent inquiétés malgré la promesse de protection qui leur avait été donnée. Un après-midi, ils se sont tous rassemblés à Hadjout, à la sortie de l’église, près de l’imposante mairie, au beau milieu de la grand-rue, pour protester contre l’assassinat de deux d’entre eux par deux djounoud zélés qui sans doute avaient rejoint le maquis quelques jours auparavant. Ces derniers furent exécutés par leur chef, après un procès sommaire, mais cela n’empêcha par les violences de continuer. Ce jour-là, je cherchais un magasin ouvert au centre de la bourgade, et là, dans le petit tas de Français anxieux qui s’étaient regroupés, j’avais aperçu celui qui, le soir même, ou le lendemain, ou quelques jours plus tard, je ne sais plus, deviendrait ma victime. Il portait déjà cette chemise du jour de sa mort, et il ne regardait personne, perdu dans le groupe des siens qui scrutaient avec inquiétude le bout de la rue principale. Tous attendaient l’arrivée des responsables algériens et la justice qu’ils appliqueraient. Nos regards se croisèrent rapidement, il baissa les yeux. Je ne lui étais pas inconnu, et je l’avais déjà aperçu, moi aussi, dans les parages de la famille Larquais. Un proche sans doute, un parent, qui venait souvent leur rendre visite. Cet après-midi-là, il y avait dans le ciel un gros et lourd soleil aveuglant, la chaleur insupportable me brouillait l’esprit. En général, je hâtais le pas quand je marchais dans Hadjout, car personne ne s’expliquait pourquoi, à mon âge, je
n’étais pas monté au maquis pour libérer le pays et en chasser tous les Meursault. Après m’être arrêté devant le petit groupe de roumis, j’ai pris le chemin du retour sous un soleil de fer – il grinçait lentement dans les deux, dans une lumière si nette qu’elle semblait destinée à traquer quelque fuyard plutôt qu’à éclairer sauvagement la terre. Je me suis retourné furtivement, j’ai vu que le Français n’avait pas bougé et fixait ses chaussures, et puis je l’ai oublié. On habitait au bout du village, à la limite des premiers champs, et M’ma m’attendait comme à chaque fois, le corps immobile, le visage fermé comme pour mieux encaisser une mauvaise nouvelle toujours possible. La nuit arriva, nous avons fini par nous endormir.
C’est ce bruit sourd qui me réveilla. J’ai d’abord pensé à un sanglier ou à un voleur. Dans l’obscurité, j’ai frappé un petit coup à la porte de la chambre de ma mère puis je l’ai ouverte ; elle était déjà assise sur son lit et me fixait tel un chat. J’ai sorti l’arme, en douceur, des foulards noués où elle était dissimulée. D’où venait- elle ? Le hasard. Je l’avais découverte, deux semaines plus tôt, cachée dans la toiture du hangar. Un vieux revolver lourd qui ressemblait à un chien de métal à une seule narine et qui dégageait une odeur étrange. Je me souviens de son poids, cette nuit-là, qui m’attirait, non vers la terre, mais une cible obscure. Je me souviens que je n’ai pas eu peur alors que toute la maison était soudain redevenue étrangère. Il était presque deux heures du matin et seuls les aboiements de chiens, au loin, traçaient la frontière entre la terre et le ciel éteint. Le bruit venait du hangar, et il avait déjà une odeur, et je l’ai suivi, avec M’ma sur le dos, serrant plus que jamais la corde autour de mon cou, et quand j’ai atteint le hangar, et que j’ai fouillé l’obscurité du regard, l’ombre noire a soudain eu des yeux, puis une chemise et un début de visage, et une grimace. Il était là, coincé entre deux histoires et quelques murs, avec pour seule issue mon histoire à moi qui ne lui laissait aucune chance. L’homme respirait avec peine. Bien sûr que je me souviens de son regard, de ses yeux. Il ne me fixait pas à vrai dire. Il était comme hypnotisé par l’arme qui alourdissait mon poing. Il avait, je crois, tellement peur, qu’il ne pouvait ni m’en vouloir ni me reprocher sa mort. S’il avait bougé, je l’aurais frappé et aplati sur le sol, la ƒace contre la nuit, des bulles crevant à la surƒace, autour de sa tête. Mais il ne bougea pas, pas au début du moins. “Je n’ai qu’à faire demi-tour et ce sera fini”, me dis- je sans y croire un seul instant. Mais M’ma était là, m’interdisant toute dérobade et exigeant ce qu’elle ne pouvait obtenir de ses propres mains : la vengeance.
Nous ne nous sommes rien dit, elle et moi. Nous avons soudain basculé, tous les deux, dans une sorte de folie. Sans doute avons- nous pensé en même temps à Moussa. C’était l’occasion d’en finir avec lui, de l’enterrer dignement. Comme si, depuis sa mort, notre vie n’avait été qu’une comédie, ou un sursis à peine sérieux, et que nous avions seulement joué à attendre que ce roumi revienne de lui-même, sur les lieux du crime, lieux que nous emportions où que nous allions. J’ai avancé de quelques pas, et j’ai ressenti mon corps se cabrer de refus. J’ai voulu forcer cette résistance, j’ai fait un pas de plus. C’est alors que le Français a bougé – ou peut-être ne l’a-t-il même pas fait –, il s’est replié dans l’ombre vers le coin le plus reculé du hangar. Devant moi, tout était ombre et chaque objet, chaque angle, toutes les courbes se dessinaient avec une conƒusion insultante pour la raison. Parce qu’il avait reculé, l’obscurité dévora ce qui restait de son humanité, je ne voyais plus que sa chemise qui me rappela son regard vide du matin – ou de la veille, je ne savais plus.
Ce furent comme deux coups brefs frappés à la porte de la délivrance. C’est du moins ce que je crus ressentir. Après ? J’ai traîné son cadavre jusque dans la cour, puis nous l’avons enterré. On n’enterre pas un mort facilement comme veulent le faire croire les livres ou les films. Le cadavre fait toujours deux fois le poids du vivant, refuse la main qu’on lui tend, s’agrippe à la dernière surface de terre en y adhérant de tout son poids aveugle. Le Français pesait lourd et on n’avait pas le temps. Je l’ai traîné sur un mètre de distance avant que sa chemise rougie et ensanglantée ne se déchire. Un pan m’est resté dans la main. J’ai échangé deux ou trois murmures avec M’ma qui semblait déjà ailleurs, peu intéressée, désormais, par l’univers qu’elle me léguait comme un ancien décor.
Avec une pioche et une pelle, j’ai creusé profondément, tout près du citronnier, unique témoin de la scène. Curieusement, j’avais froid, alors que nous étions au cœur de l’été, alors que la nuit était chaude et aussi sensuelle qu’une femme qui a trop attendu l’amour, et je voulais creuser encore et encore, sans jamais m’arrêter ou lever la tête. Ma mère s’empara soudain du lambeau de chemise qui traînait sur le sol, le huma longuement et cela sembla lui rendre enfin la vue. Son regard s’arrêta sur moi, presque étonné.
Après ? Il ne se passa rien. Et alors que la nuit – ses arbres plongés dans les étoiles pendant des heures, sa lune, dernière trace pâle du soleil disparu, la porte de notre petite maison interdisant au temps d’y pénétrer, l’obscurité, notre seul témoin aveugle –, alors que la nuit commençait doucement à retirer sa confusion et à redonner des angles aux choses, mon corps sut enfin reconnaître le moment du dénouement. J’en frissonnai avec un délice presque animal. Allongé à même le sol de la cour, je me suis fabriqué une nuit plus dense en fermant les yeux. En les rouvrant, je vis, je m’en souviens, encore plus d’étoiles dans le ciel et je sus que j’étais piégé dans un plus grand rêve, un déni plus gigantesque, celui d’un autre être qui fermait toujours ses yeux et qui ne voulait rien voir, comme moi.
Introduction
Meursault, contre-enquête, le premier roman de Kamel Daoud publié en 2013, est une réécriture de L'Étranger d'Albert Camus, mais cette fois vue à travers le regard du frère de l'homme tué par Meursault, le personnage central du roman de Camus. Dans cette œuvre, Daoud offre une nouvelle perspective, humanisant la victime anonyme du roman camusien et inscrivant le récit dans le contexte postcolonial de l’Algérie contemporaine. L’écrivain interroge ainsi la mémoire collective, l'identité et la quête de sens à travers une narration unique qui oppose une vision du monde marquée par le désenchantement et la violence du passé colonial. Ce commentaire composé se propose d'explorer trois axes fondamentaux de cette œuvre : la réécriture de l’histoire et l’interrogation de la mémoire, la quête identitaire du narrateur et enfin, la réflexion sur la justice et la réconciliation dans un contexte postcolonial.
I. La réécriture de l’histoire et l’interrogation de la mémoire
Dans Meursault, contre-enquête, Kamel Daoud entreprend de réécrire l’histoire d’un meurtre commis dans L'Étranger, mais avec une inversion des perspectives : celle du frère de la victime, Haroun. Ce faisant, l’écrivain nous invite à reconsidérer la question de la mémoire et de la représentation dans les récits historiques. Le personnage de Moussa, tué par Meursault, n’avait pas de nom dans le roman de Camus. Ce silence autour de l'identité de la victime est un aspect central de la critique que Daoud adresse à la société coloniale et postcoloniale. En donnant une voix à Moussa, il rétablit une justice symbolique, rendant à la victime sa dignité et son identité dans un contexte où l'histoire coloniale a longtemps effacé la voix des opprimés. Cette réécriture est aussi une manière pour Daoud de questionner l’oubli et la construction de la mémoire collective : qui raconte l’histoire et comment ? En donnant au narrateur, Haroun, une perspective de victime indirecte du colonialisme, Daoud nous pousse à réévaluer l’impact de l’histoire sur les individus et les sociétés, mais aussi sur les processus de deuil et de mémoire.
II. La quête identitaire de Haroun : entre héritage et révolte
Le personnage de Haroun est le vecteur de la quête identitaire tout au long du roman. Haroun n’est pas seulement le frère de Moussa, mais un homme marqué par un héritage de souffrance et de révolte, qui se situe à l’intersection de plusieurs identités. D’une part, il est l’héritier d’une histoire personnelle marquée par le meurtre de son frère et l’absence de justice, et d’autre part, il est le produit d’une Algérie en quête de sa propre identité après l’indépendance. Haroun incarne la génération post-indépendance qui se cherche, dans un pays dévasté par les séquelles du colonialisme et de la guerre d’Algérie. Sa révolte s’exprime par un rejet de l’ordre établi, tant religieux que politique, et par une profonde désillusion face à l’Algérie contemporaine. La quête identitaire de Haroun se construit ainsi dans une tension constante entre son héritage familial et historique, et sa volonté de se forger une identité personnelle. Le monologue de Haroun, souvent empreint de sarcasme et d’ironie, reflète une posture de révolte contre une société qui semble avoir trahi les idéaux de l’indépendance. La question de l’identité dans Meursault, contre-enquête se pose donc sous le signe de la recherche de sens dans un monde où les repères traditionnels ont été bouleversés.
III. La réflexion sur la justice et la réconciliation dans un contexte postcolonial
Au-delà de la réécriture de l’histoire et de la quête identitaire, le roman de Kamel Daoud aborde de manière subtile la question de la justice dans une société postcoloniale. Le meurtre de Moussa, bien que resté sans jugement dans L'Étranger, devient dans Meursault, contre-enquête le moteur de l'enquête du narrateur, Haroun, qui cherche une forme de réparation pour son frère et, par extension, pour une société encore marquée par le passé colonial. Cependant, la notion de justice chez Haroun est ambigüe et dénuée d’idéalisme. Il s’agit moins d’une recherche de vengeance que d’un besoin de comprendre et de donner un sens à ce meurtre. À travers les réflexions de Haroun, Daoud remet en question les formes traditionnelles de justice et la possibilité d’une véritable réconciliation après tant de violences. La justice, dans ce contexte, semble être un processus inachevé, où la mémoire et l’histoire pèsent lourdement sur les individus. La réconciliation, elle, reste une quête inaboutie, minée par les divisions internes du pays et par le poids des héritages coloniaux et familiaux. La réécriture du meurtre de Moussa et la tentative de réconciliation par Haroun révèlent ainsi l’impasse dans laquelle se trouve l’Algérie contemporaine, à la fois marquée par son passé et incapable de dépasser ses traumatismes pour avancer vers une paix durable.
Conclusion
Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud est une œuvre puissante qui explore les dimensions de la mémoire, de l’identité et de la justice dans un contexte postcolonial. À travers la réécriture de l’histoire de L'Étranger, Daoud interroge les silences du passé et les oublis imposés par l’histoire coloniale, en donnant une voix aux opprimés et en questionnant les fondements de la société algérienne. La quête identitaire de Haroun, nourrie par l’héritage de son passé et par une révolte contre la société contemporaine, est un reflet de l’Algérie post-indépendance en quête de sens et de repères. Enfin, la réflexion sur la justice et la réconciliation, complexe et ambiguë, met en lumière les défis d’un pays pris entre ses cicatrices coloniales et la nécessité de se réinventer. Par son style narratif et sa profondeur philosophique, Daoud parvient à offrir une critique acerbe de la société algérienne tout en ouvrant un espace de réflexion sur l’après-colonialisme, la mémoire et les possibilités d’avenir.