Dans la forêt avec sa bande
Schinderhannes s'est désarmé
Le brigand près de sa brigande
Hennit d'amour au joli mai
Benzel accroupi lit la Bible
Sans voir que son chapeau pointu
A plume d'aigle sert de cible
A Jacob Born le mal foutu
Juliette Blaesius qui rote
Fait semblant d'avoir le hoquet
Hannes pousse une fausse note
Quand Schulz vient portant un baquet
Et s'écrie en versant des larmes
Baquet plein de vin parfumé
Viennent aujourd'hui les gendarmes
Nous aurons bu le vin de mai
Allons Julia la mam'zelle
Bois avec nous ce clair bouillon
D'herbes et de vin de Moselle
Prosit Bandit en cotillon
Cette brigande est bientôt soûle
Et veut Hannes qui n'en veut pas
Pas d'amour maintenant ma poule
Sers-nous un bon petit repas
Il faut ce soir que j'assassine
Ce riche juif au bord du Rhin
Au clair des torches de résine
La fleur de mai c'est le florin
On mange alors toute la bande
Pète et rit pendant le dîner
Puis s'attendrit à l'allemande
Avant d'aller assassiner
Schinderhannese - Apollinaire, Alcools (1912)
Le poème Schinderhannes, extrait du recueil Alcools d'Apollinaire, paru en 1912, raconte une scène d'un groupe de brigands vivant dans la forêt, avec Schinderhannes, le leader, et ses complices. Ce poème s'inscrit dans la tradition de la poésie du quotidien et de l'absurde qui, tout en abordant des thèmes violents, pose également une réflexion sur la nature humaine et ses contradictions. Apollinaire y mêle le réalisme cru de la vie des brigands à une atmosphère carnavalesque, où l'ironie, le grotesque, et l'absurde se côtoient.
Le poème s’ouvre sur une image saisissante de Schinderhannes, chef de bande, dans la forêt avec sa compagne, dans une posture qui pourrait presque être vue comme un acte d'amour et de rébellion contre l'ordre établi. Ce moment de "désarmement", symbolique de la transition entre la violence et l’intimité, contraste avec l’élément de la nature environnante et le contexte plus large de la rébellion. En décrivant Schinderhannes et sa brigande hennissant "d'amour au joli mai", Apollinaire mêle le naturel et l’étrange, donnant à cette scène de brigandage une touche presque poétique et bucolique.
Le poème regorge de personnages hauts en couleur qui, bien que représentants de la marginalité, sont également des figures de la comédie humaine. Benzel "accroupi lit la Bible", un acte d'ironie qui contraste avec l'image du brigand, tandis que Juliette Blaesius "rote" et fait semblant d’avoir le hoquet, nous dévoile une image de la féminité et de la sensualité délibérément grotesque. La juxtaposition des actions religieuses et profanes, des rires aux menaces de violence, crée un tableau de confusion morale. L'humour noir et l’absurde dominent ces scènes où les brigands semblent tout à la fois être des êtres humains ordinaires et des figures presque mythologiques, distordues dans leurs actions.
La scène où Schulz arrive en versant des larmes tout en annonçant la présence imminente des gendarmes est marquée par une atmosphère à la fois tragique et burlesque. Les brigands, tout en étant conscients de leur sort, semblent absorbés dans une forme de lâcher-prise, qui les pousse à vivre avec une insouciance morbide. Le "vin parfumé" qu’ils boivent devient un symbole de l'ivresse, non seulement physique mais aussi morale, d’une bande qui, bien qu’en fuite, choisit de se laisser aller aux plaisirs de la vie tout en préparant une violence imminente.
Le poème prend une tournure plus sombre lorsque Schinderhannes évoque son intention d’assassiner "ce riche juif au bord du Rhin". La froideur et la banalisation de l’acte criminel soulignent l’atroce désensibilisation du groupe face à la violence. Le contraste entre l’aspect comique et le ton sérieux de l’assassinat à venir est frappant, renforçant l'absurde de la situation. L’image de la "fleur de mai" et du "florin" en tant que récompense pour ce meurtre ajoute une dimension symbolique et critique : la vie et la mort sont réduites à une transaction financière, une marchandise dans le cycle perpétuel de la violence.
Le poème se conclut sur une scène de "dîner" où, après avoir mangé et bu, la bande se prépare à exécuter son acte meurtrier. Ce retournement entre le banquet et le meurtre montre la déconnexion totale entre les plaisirs simples de la vie et les horreurs auxquelles ils se livrent. La scène semble être une caricature de la société, où les brigands se livrent à un festin avant de repartir vers la violence, ce qui fait écho à la déshumanisation de leurs actes.
Schinderhannes est un poème qui joue avec les codes de la satire et de l’absurde pour explorer la nature humaine, la violence et les contradictions de la vie. À travers la figure des brigands, Apollinaire nous invite à réfléchir sur l'ironie de la condition humaine, où l’absurde côtoie le tragique et où même la violence semble se fondre dans le quotidien. L'humour noir et la farce donnent à cette scène une dimension symbolique, nous interrogeant sur la place de la moralité, de la rébellion et du chaos dans notre monde.