[...]
LE PRÉSIDENT. – Tu vas la comprendre : la vie peut être très agréable n’est-ce pas ?
AGATHE. – Très agréable… Infiniment agréable !
LE PRÉSIDENT. – Ne m’interromps pas, chérie, surtout pour dire la même chose… Elle peut être très agréable. Tout a plutôt tendance à s’arranger dans la vie. La peine morale s’y cicatrise autrement vite que l’ulcère, et le deuil que l’orgelet. Mais prends au hasard deux groupes d’humains : chacun contient le même dosage de crime, de mensonge, de vice ou d’adultère…
AGATHE. – C’est un bien gros mot, adultère, chéri…
LE PRÉSIDENT. – Ne m’interromps pas, surtout pour me contredire. D’où vient que dans l’un l’existence s’écoule douce, correcte, les morts s’oublient, les vivants s’accommodent d’eux-mêmes, et que dans l’autre, c’est l’enfer ? C’est simplement que dans le second il y a une femme à histoires.
L’ÉTRANGER. – C’est que le second a une conscience.
AGATHE. – J’en reviens à ton mot adultère. C’est quand même un bien gros mot !
LE PRÉSIDENT. – Tais-toi, Agathe. Une conscience ! Croyez-vous ! Si les coupables n’oublient pas leurs fautes, si les vaincus n’oublient pas leurs défaites, les vainqueurs leurs victoires, s’il y a des malédictions, des brouilles, des haines, la faute n’en revient pas à la conscience de l’humanité, qui est toute propension vers le compromis et l’oubli, mais à dix ou quinze femmes à histoires !
L’ÉTRANGER. – Je suis bien de votre avis. Dix ou quinze femmes à histoires ont sauvé le monde de l’égoïsme.
LE PRÉSIDENT. – Elles l’ont sauvé du bonheur ! Je la connais Électre ! Admettons qu’elle soit ce que tu dis, la justice, la générosité, le devoir. Mais c’est avec la justice, la générosité, le devoir, et non avec l’égoïsme et la facilité, que l’on ruine l’état, l’individu et les meilleures familles.
AGATHE. – Absolument… Pourquoi, chéri ? Tu me l’as dit, j’ai oublié !…
LE PRÉSIDENT. – Parce que ces trois vertus comportent le seul élément vraiment fatal à l’humanité, l’acharnement. Le bonheur n’a jamais été le lot de ceux qui s’acharnent. Une famille heureuse, c’est une reddition locale. Une époque heureuse, c’est l’unanime capitulation.
[...]
Electre - Jean Giraudoux - ACTE I, Scène 1 (début de la scène)
Jean Giraudoux, dans Électre, réinterprète les grands mythes de l’Antiquité, en y insufflant une réflexion moderne sur des thèmes comme la vengeance, la justice, et la quête de vérité. À travers des personnages parfois paradoxaux, il pose un regard critique sur les structures sociales et les valeurs humaines. Dans l’Acte I, Scène 2, le dialogue entre le Président, Agathe, et l’Étranger (Oreste) engage une réflexion sur la nature de l’existence, les vertus humaines et la fatalité du destin, tout en introduisant des éléments qui nourriront le parcours tragique d’Électre.
La scène s'ouvre avec un échange entre le Président et Agathe sur la nature de la vie et du bonheur. Le Président soutient l’idée que la vie peut être « très agréable », mais que ce bonheur s’accompagne d’un compromis, voire d’une certaine forme d’oubli des fautes. Il oppose deux groupes d’humains : ceux dont la vie est douce et agréable, et ceux pour qui « c’est l’enfer », en soulignant que dans le second groupe, il y a « une femme à histoires ». Ce personnage féminin, à qui l’on attribue ici des responsabilités quasi mythiques, est perçu comme un agent perturbateur, celui qui empêche l’oubli, l’accommodement et le compromis nécessaires au bonheur. Ce thème de la femme porteuse de mémoire, de douleur et de culpabilité est central dans le mythe d’Électre, où la figure féminine devient celle de la justice, mais aussi de la souffrance qui perturbe l’équilibre des vies humaines.
Le Président, dans son raisonnement, semble défendre une position cynique selon laquelle le bonheur humain repose sur l’oubli des fautes et sur un certain lâcher-prise. Le « compromis » et l’« oubli » sont ici perçus comme des vertus nécessaires à l’harmonie sociale et individuelle. Ce point de vue, qui peut sembler réducteur, oppose une vision plus pragmatique et humaine de la vie à celle d’Électre, qui s’engage dans une quête de vérité implacable et de justice absolue.
L’Étranger (Oreste), quant à lui, répond à cette vision en affirmant que la cause du chaos dans certaines vies ne réside pas seulement dans la présence des femmes à histoires, mais aussi dans la « conscience » de ceux qui ne peuvent pas oublier leurs fautes. Cette phrase, « c’est que le second a une conscience », renverse l'argument du Président en suggérant que la souffrance et la perturbation des vies humaines sont les conséquences de l’incapacité à vivre dans l’oubli, à faire face à la vérité. L’Étranger, par cette intervention, rejoint la position d’Électre : la souffrance de la conscience, la nécessité de faire face aux fautes du passé, et l’impossibilité de les laisser s'effacer sous le poids du compromis.
Ainsi, la conscience devient ici un fardeau, et les personnages s’éloignent de l’idée de bonheur tel qu’il est formulé par le Président. Au lieu de rechercher la paix et l’oubli, l’Étranger plaide pour l’affrontement de la vérité, aussi douloureux soit-il. Cette position critique la facilité et l’égoïsme de ceux qui, comme le Président, cherchent la paix à tout prix, quitte à sacrifier la justice et la mémoire.
Le Président continue de développer sa vision cynique en déclarant que des vertus comme la justice, la générosité et le devoir, quand elles sont poussées à l’extrême, mènent à la ruine, à la destruction de l’individu et des familles. Il parle ici de « l’acharnement », cet élément fatal qui détruit tout bonheur. Cette conception rejoint l’idéologie de l'oubli et de l’accommodement : l’acharnement, qui est ici lié à la quête de la justice, est perçu comme une force destructrice. Il semble suggérer que ceux qui s’accrochent à des idéaux élevés et à une morale stricte finissent par être seuls, perdus, et voués à la ruine.
L’acharnement, que le Président oppose à la facilité du compromis, fait écho à la lutte intérieure des personnages dans Électre, en particulier celle d’Oreste et d’Électre, qui refusent de céder à l’oubli et qui préfèrent lutter pour une justice qui les consume. Ce contraste entre l’acharnement et le compromis sera un thème récurrent dans la pièce, où la quête de la vérité et de la justice se paie au prix de la souffrance et de la solitude.
Dans cette scène, Giraudoux met en lumière la tension entre deux conceptions opposées de la vie et du bonheur : celle du Président, qui prône le compromis et l’oubli, et celle de l’Étranger, qui incarne la conscience et la quête de vérité. En confrontant ces points de vue, l’auteur interroge la possibilité d’une existence heureuse dans un monde où la vérité et la justice ne sont pas négociables. Ce débat est central dans Électre, où les personnages, pris dans une spirale de mémoire et de vengeance, sont condamnés à un combat acharné pour la justice, au prix de leur bonheur et de leur paix intérieure. Par cette réflexion philosophique, Giraudoux introduit un des grands thèmes de la pièce : la confrontation entre le devoir et le bonheur, et l'inexorable marche vers la tragédie.