Lettres d’une Péruvienne, écrit par Françoise de Graffigny et publié initialement en 1747, est un roman épistolaire et sentimental, c’est-à-dire qu’il raconte l’histoire par le biais de lettres écrites par les personnages, ici principalement Zilia. Le roman épistolaire est un genre populaire au XVIIIe siècle, car il permet de plonger le lecteur directement dans la subjectivité des personnages, de dévoiler leurs sentiments, leurs réflexions et leurs critiques.
Dans ce roman, le contexte est doublement exotique : Zilia est une princesse inca enlevée par les Espagnols et amenée en France, ce qui crée un décalage culturel et temporel. Ce décalage est central : il permet à l’autrice de critiquer la société française à travers le regard d’une étrangère. Ce mécanisme littéraire s’appelle la distanciation critique, où l’étrangère observe la culture dominante avec naïveté et lucidité, révélant ses contradictions.
Zilia est le personnage central, une figure d’outsider : femme et étrangère. Cette double marginalité est importante : elle lui permet de mettre en lumière les normes sociales françaises et la condition féminine.
Lorsqu’elle écrit à Aza, son fiancé, à l’aide des quipos (cordons noués utilisés par les Incas), Françoise de Graffigny invente une forme d’écriture qui reflète la pensée de Zilia. Les quipos sont historiquement réservés à la comptabilité et à l’administration, et non à la littérature, ce qui montre que l’autrice fait un choix artistique : Zilia passe d’un langage concret et limité (quipos) à un langage abstrait et nuancé (le français), illustrant la progression de sa pensée et de sa compréhension du monde.
Zilia critique la société française : par exemple, elle remarque que le langage y est polysémique et souvent mensonger, contrairement à sa langue native, qui est transparente et directe. Elle compare le langage français à des meubles plaqués or, symbolisant la superficialité et le mensonge social. Ce type de métaphore permet à Graffigny de dénoncer subtilement la vanité et les artifices de son époque.
Le roman illustre les limitations imposées aux femmes au XVIIIe siècle. Dans la lettre XXXIV, Zilia critique le couvent, qui enseigne des gestes et un savoir superficiel plutôt qu’une connaissance profonde, préparant les femmes à n’être que des figures d’ornement.
L’ornementalité (ou « fonction décorative ») signifie que les femmes étaient valorisées pour leur apparence et leur capacité à plaire, pas pour leur esprit.
Zilia développe un goût pour l’étude et l’autonomie intellectuelle, et dépasse parfois les savoirs des hommes autour d’elle. Cela reflète un idéal féministe avant l’heure : la connaissance comme moyen d’émancipation et de liberté personnelle.
Ainsi, le roman dénonce l’éducation féminine limitée tout en proposant un modèle alternatif où la curiosité et l’instruction permettent à une femme de s’affirmer.
Contrairement à beaucoup de romans sentimentaux de l’époque, Zilia refuse le mariage imposé par la société et renonce à l’amour avec Aza après sa trahison. Elle choisit l’amitié et la liberté, une décision qui surprit les lecteurs du XVIIIe siècle.
Ce choix souligne l’autonomie morale de Zilia : elle ne se soumet pas aux normes sociales ni à la hiérarchie amoureuse traditionnelle.
Le personnage de Déterville illustre le gentil bienfaiteur masculin, mais Zilia refuse la dépendance romantique, ce qui renforce le thème de l’émancipation féminine.
En utilisant le point de vue d’une Péruvienne, Graffigny applique un regard ethnographique : Zilia observe la France comme un « autre » culturel. Ce mécanisme critique permet de :
Montrer les préjugés culturels des Européens envers les sociétés colonisées.
Souligner les contradictions sociales et morales de la France du XVIIIe siècle, notamment sur le langage, les comportements et la hiérarchie sociale.
C’est un exemple typique de la littérature excentrique ou exotique, où le personnage étranger devient un miroir critique de la société d’accueil.
Le roman a été publié anonymement en 1747, puis signé par Graffigny en 1752, un métadiscours classique où l’auteur se dissocie de son texte pour ménager les critiques.
L’œuvre connaît un énorme succès : elle inspire des modes vestimentaires, devient un des premiers best-sellers français, et connaît de nombreuses traductions.
Cependant, le roman est critiqué pour ses anachronismes (usage fictif des quipos, culture inca projetée sur le XVIIIe siècle) et pour sa forme épistolaire monodique, car seules les lettres de Zilia sont présentées.
Lettres d’une Péruvienne est à la fois :
Un roman sentimental, centré sur les émotions et l’amour contrarié.
Un roman épistolaire innovant, qui brise certaines conventions du genre par son unidirectionnalité et son absence de datation.
Une critique sociale et féministe, utilisant l’exotisme et le regard de l’étranger pour dénoncer les artifices, l’injustice et les limitations imposées aux femmes.
Françoise de Graffigny propose ainsi un roman doublement révolutionnaire : dans sa forme littéraire et dans son contenu critique, offrant une réflexion sur le langage, le savoir, l’identité culturelle et la condition féminine.