Vous y dansiez petite fille
Y danserez-vous mère-grand
C'est la maclotte qui sautille
Toute les cloches sonneront
Quand donc reviendrez-vous Marie
Les masques sont silencieux
Et la musique est si lointaine
Qu'elle semble venir des cieux
Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
Et mon mal est délicieux
Les brebis s'en vont dans la neige
Flocons de laine et ceux d'argent
Des soldats passent et que n'ai-je
Un cœur à moi ce cœur changeant
Changeant et puis encor que sais-je
Sais-je où s'en iront tes cheveux
Crépus comme mer qui moutonne
Sais-je où s'en iront tes cheveux
Et tes mains feuilles de l'automne
Que jonchent aussi nos aveux
Je passais au bord de la Seine
Un livre ancien sous le bras
Le fleuve est pareil à ma peine
Il s'écoule et ne tarit pas
Quand donc finira la semaine
Guillaume Apollinaire (1880 - 1918)
Le poème Marie, écrit par Guillaume Apollinaire, fait partie de son recueil Alcools (1913), et il a été publié pour la première fois en octobre 1912 dans la revue Les Soirées de Paris. Ce poème s’inscrit dans la tradition lyrique de l’amour et du temps qui passe, mais il explore aussi la complexité des sentiments humains, notamment l’amour perdu et la distance qui sépare le poète de l’être aimé. Le titre Marie peut évoquer plusieurs significations : il rappelle la figure de la mère (comme la Vierge Marie), mais aussi la femme aimée, voire un idéal inaccessible. L'anagramme du mot "aimer" dans Marie renforce l'idée que l'amour est au centre du poème. Enfin, l’inspiration de ce poème pourrait être Marie Laurencin, l'artiste peintre, ou encore Mareye Dubés, une ancienne amante d’Apollinaire, avec des références spécifiques à la maclotte et à des danses folkloriques.
Le poème commence par un souvenir nostalgique d’une danse, la "maclotte", qui était un jeu dansé populaire à Stavelot. L'évocation de la danse se fait dans un cadre où le poète s'adresse à Marie, une figure d’amour passée : "Vous y dansiez petite fille / Y danserez-vous mère-grand". Ce contraste entre l'enfance et la vieillesse, entre la jeunesse et la maturité, introduit le thème du temps qui passe. Le poète interroge la permanence de l'amour à travers les âges, suggérant que même si le corps vieillit, l’amour, tout comme la danse, peut continuer à exister sous une forme différente.
Les cloches qui sonnent et l'attente du retour de Marie évoquent un désir de retrouver quelque chose de perdu. Le poème fait ainsi référence à l’éloignement de Marie, à la fois physique et affectif, et à la quête désespérée du poète pour renouer avec un amour qu'il perçoit comme lointain et irréel. La question "Quand donc reviendrez-vous Marie" traduit cette attente qui se fait de plus en plus lancinante.
Le poème se poursuit en opposant le silence des "masques" à la musique lointaine. Les "masques" évoquent la dissimulation, le mystère ou même l'artifice des relations humaines, une distance entre le poète et la réalité de ses sentiments. La musique, elle, semble venir "des cieux", une allusion à quelque chose de céleste, d’inaccessible, et pourtant irrémédiablement présent dans l'esprit du poète. Mais cette musique lointaine est aussi une image de l’amour impossible à atteindre, une mélodie que le poète entend, mais qui reste hors de portée.
La phrase "Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine" exprime une ambivalence, un désir inachevé. Le poème révèle ici une forme de souffrance douce, où le désir et la douleur coexistent. Le poète semble avoir du mal à aimer pleinement, non pas parce qu’il ne le veut pas, mais à cause des circonstances, du temps et de la distance qui le séparent de l’amour. L’élément du "mal délicieux" accentue cette souffrance qui, bien que douloureuse, est recherchée et acceptée par le poète.
L'image des "brebis qui s'en vont dans la neige" évoque une nature calme et presque hivernale, où tout semble figé. Les flocons de neige, comparés à des "flocons de laine et ceux d'argent", créent une atmosphère de douceur, mais aussi de froid. Le contraste entre la blancheur de la neige et la chaleur de la laine suggère l'idée d'une beauté silencieuse, mais aussi distante et irréelle.
Les soldats qui passent dans le poème apportent une dimension de passage, d’indifférence du monde extérieur à la souffrance du poète. Ces soldats sont également des métaphores du temps et des événements qui continuent à avancer sans se soucier de l'amour perdu du poète. "Que n'ai-je / Un cœur à moi ce cœur changeant" : cette phrase révèle une incertitude intérieure, une lutte entre les désirs et la réalité. Le poème traduit ainsi un sentiment de solitude où le poète cherche un cœur, mais celui-ci semble échapper à son contrôle, reflétant la fragilité de l’amour et des émotions humaines.
Les "cheveux crépus comme mer qui moutonne" et les "mains feuilles de l’automne" de Marie évoquent la beauté naturelle de la femme aimée, mais aussi la fugacité de cette beauté. L’automne et la mer sont des symboles du changement, de l'impermanence. L’évocation des "aveux" qui jonchent ces images renforce cette idée d'un amour éphémère, où les mots et les gestes se perdent dans la nature, se fondent dans la chute des feuilles, et disparaissent dans l'oubli.
La dernière strophe, où le poète mentionne qu'il "passait au bord de la Seine / Un livre ancien sous le bras", renvoie à l’idée du temps qui passe et des souvenirs qui s’accumulent. Le fleuve, tout comme le livre, symbolise l’écoulement du temps : "Le fleuve est pareil à ma peine / Il s’écoule et ne tarit pas". Le fleuve, tout comme la douleur amoureuse, semble infini, indestructible. Il est le symbole de la constance de la souffrance, de l’écoulement perpétuel du temps, où chaque instant est irrémédiablement perdu.
La question "Quand donc finira la semaine" introduit un désir de fin, une aspiration à la cessation de la douleur. Le poème se termine sur une note incertaine, sans réponse claire, et laisse le lecteur dans l'attente, tout comme le poète attend, sans savoir quand ou comment la douleur se dissipera.
Le poème Marie de Guillaume Apollinaire est une méditation profonde sur l’amour, la douleur, et le passage du temps. À travers des images puissantes et évocatrices de la nature, du changement, et de la souffrance, Apollinaire capte la beauté fragile de l’amour et la réalité de sa perte. Le poème oscille entre l’idéalisation de l’être aimé et la conscience de l’inaccessibilité de cet amour, explorant ainsi la tension entre désir et impossibilité.