L’amour est libre il n’est jamais soumis au sort
O Lou le mien est plus fort encor que la mort
Un cœur le mien te suit dans ton voyage au Nord
Lettres Envoie aussi des lettres ma chérie
On aime en recevoir dans notre artillerie
Une par jour au moins une au moins je t’en prie
Lentement la nuit noire est tombée à présent
On va rentrer après avoir acquis du zan
Une deux trois A toi ma vie A toi mon sang
La nuit mon coeur la nuit est très douce et très blonde
O Lou le ciel est pur aujourd’hui comme une onde
Un cœur le mien te suit jusques au bout du monde
L’heure est venue Adieu l’heure de ton départ
On va rentrer Il est neuf heures moins le quart
Une deux trois Adieu de Nîmes dans le Gard
4 fév. 1915
Adieu - Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou
Le poème Adieu est tiré du recueil Poèmes à Lou, écrit par Guillaume Apollinaire. Ce recueil, qui fait partie de son œuvre poétique la plus intime, se distingue par une forte composante personnelle et amoureuse, consacrée à Lou, la muse de l’auteur. Le poème Adieu est particulièrement notable pour sa forme en acrostiche, un procédé poétique où les premières lettres de chaque vers forment un mot ou un message secret. Ici, les lettres formant le mot "Lou" soulignent la centralité de la figure aimée dans le poème. À travers cette technique, Apollinaire cherche à fusionner la poésie avec l'art de l’écriture visuelle, unissant ainsi la littérature à d’autres formes artistiques dans sa quête de renouveau esthétique.
Le poème commence par une déclaration d’amour intense et libérée : "L’amour est libre il n’est jamais soumis au sort". Apollinaire y évoque une vision de l’amour qui transcende les contraintes du destin et des règles sociales. Cet amour, libre, semble se confondre avec une force vitale qui échappe aux règles de la fatalité, annonçant une émotion forte et débridée. Le poème se poursuit par l’expression de la puissance de ce sentiment : "O Lou le mien est plus fort encor que la mort". L’auteur attribue à son amour une force invincible, bien plus grande que celle de la mort, comme pour souligner l’indestructibilité de son lien avec Lou. L’image du cœur, symbole universel de l’amour, est utilisée pour signifier cette inaltérable fidélité : "Un cœur le mien te suit dans ton voyage au Nord".
Dans la deuxième strophe, Apollinaire fait allusion à l'importance des lettres comme moyen de communication et d’expression du sentiment amoureux : "Envoie aussi des lettres ma chérie". Le poème montre que l’amour ne se réduit pas à une présence physique, mais peut aussi s’épanouir dans l’échange épistolaire, dans l’attente de mots écrits qui, malgré leur absence de présence réelle, maintiennent la relation vivante. La demande insistante pour "une par jour au moins une au moins je t’en prie" témoigne du désir constant d’une communication maintenue, de cette recherche d’un lien intangible mais précieux. L’usage de l’imperatif dans ces vers souligne la nécessité pressante de cette connexion. Le poème traduit ainsi l’anxiété amoureuse liée à la séparation, tout en exprimant l’espoir et le désir de la continuité du sentiment à travers des signes (les lettres).
La troisième strophe introduit un contraste entre le jour et la nuit, deux moments temporels chargés de significations différentes dans l’univers amoureux d’Apollinaire. La nuit, "très douce et très blonde", est associée à une sensualité calme, douce et rêveuse. Cette image de la nuit "blonde" pourrait être une métaphore de la sérénité de l’amour, mais aussi du souvenir, des moments partagés qui appartiennent désormais à un passé en train de s’effacer. Par opposition, le jour est celui de l’action, du monde extérieur. Le contraste entre ces deux moments reflète la tension entre la réalité du quotidien et l’intimité du souvenir amoureux.
Le poème se termine sur le thème du départ, l’inévitable séparation qui s’annonce : "L’heure est venue Adieu l’heure de ton départ". La répétition de l’adieu marque le caractère définitif de la séparation, et la forme même du poème semble souligner ce moment crucial. Le passage de la proximité à l’éloignement, du présent à l’absence, est une transition inéluctable, mais la poésie d’Apollinaire la rend à la fois poignante et esthétique, transformant ce moment douloureux en un acte d’amour pur. Le temps, mesuré par l’heure, devient un facteur de cette séparation, donnant une dimension presque tragique au poème. Cependant, à travers cette séparation, le poème demeure une déclaration d’amour, une promesse de fidélité et d’attachement, comme en témoigne le dernier vers : "Une deux trois Adieu de Nîmes dans le Gard".
Adieu est un poème où l’art poétique d’Apollinaire se révèle à travers la forme en acrostiche et la manière dont il transforme une situation personnelle en un acte poétique. L’usage du motif de la séparation, traité avec douceur et mélancolie, témoigne d’une poésie moderne qui cherche à lier le sentiment à une forme libre et fluide. Le poème illustre également la tension entre le désir, l’attente et la séparation, tout en mettant en avant l’intensité d’un amour qui transcende les distances. À travers ce poème, Apollinaire démontre comment la poésie peut capturer des instants de la vie humaine tout en les transformant en expériences universelles, tout en explorant de nouvelles possibilités formelles pour rendre l’art encore plus vivant.