Ce n'est plus le rêveur lunaire du vieil air
Qui riait aux jeux dans les dessus de porte ;
Sa gaîté, comme sa chandelle, hélas ! est morte,
Et son spectre aujourd'hui nous hante, mince et clair.
Et voici que parmi l'effroi d'un long éclair
Sa pâle blouse a l'air, au vent froid qui l'emporte,
D'un linceul, et sa bouche est béante, de sorte
Qu'il semble hurler sous les morsures du ver.
Avec le bruit d'un vol d'oiseaux de nuit qui passe,
Ses manches blanches font vaguement par l'espace
Des signes fous auxquels personne ne répond.
Ses yeux sont deux grands trous où rampe du phosphore
Et la farine rend plus effroyable encore
Sa face exsangue au nez pointu de moribond.
Paul Verlaine, Jadis et Naguère (1884)
Paul Verlaine, poète emblématique du symbolisme, explore dans Pierrot une vision sombre et inquiétante du personnage traditionnel de la commedia dell’arte. Connu pour sa gaieté et son insouciance, Pierrot devient ici une figure spectrale, empreinte de mort et de mystère. Ce poème, extrait du recueil Jadis et Naguère (1884), s’inscrit dans une période où Verlaine mêle mélancolie et fascination pour l’étrange.
Composé de trois quatrains d’alexandrins aux rimes embrassées, le poème transforme l’image joyeuse de Pierrot en une apparition macabre, offrant une réflexion sur la fugacité de la vie et la mort. Nous examinerons comment Verlaine déconstruit cette figure familière à travers des images morbides, une atmosphère oppressante et une musicalité évocatrice.
Verlaine débute son poème en rompant avec la représentation traditionnelle de Pierrot : il "n'est plus le rêveur lunaire" des images légères et insouciantes. Sa "gaîté" et sa "chandelle" sont "mortes", annonçant une transformation funèbre. Le spectre de Pierrot hante désormais l’imaginaire, décrit comme "mince et clair", des termes qui évoquent à la fois une silhouette fragile et une présence fantomatique.
La blouse de Pierrot, au vent, est comparée à un "linceul", renforçant son association avec la mort. Cette désincarnation progressive est accentuée par des détails macabres, comme sa "bouche béante", qui semble "hurler sous les morsures du ver". Verlaine fait ainsi de Pierrot une allégorie de la décomposition, troublant le lecteur par cette image d’un être autrefois joyeux, désormais rongé par la mort.
L’atmosphère du poème est dominée par des éléments effrayants et surnaturels. L’effroi est accentué par la mention du "long éclair" et du "vent froid", des phénomènes naturels qui amplifient l’impression de désolation. Le bruit évoqué dans le deuxième quatrain, "comme un vol d’oiseaux de nuit", contribue à cette ambiance sinistre, les oiseaux nocturnes étant traditionnellement associés aux présages funestes.
Pierrot évolue dans un espace vide et silencieux, marqué par une absence de réponse aux "signes fous" de ses manches blanches. Ce silence renforce l’isolement et le désespoir du personnage, tout en suggérant une dimension surnaturelle où Pierrot erre, détaché du monde vivant.
Verlaine s’appuie sur des images saisissantes pour renforcer l’aspect morbide de Pierrot. Ses "yeux", décrits comme "deux grands trous où rampe du phosphore", donnent une vision effrayante et irréelle, comme si Pierrot était habité par une lumière surnaturelle. La farine, élément iconique du maquillage de Pierrot, devient ici une source d’horreur, rendant "plus effroyable encore / Sa face exsangue".
Cette description grotesque contraste violemment avec l’image douce et mélancolique de Pierrot que l’on retrouve dans les représentations classiques. Le "nez pointu de moribond" achève de déshumaniser le personnage, qui devient un symbole de la mort et de la décomposition.
Le choix de l’alexandrin et des rimes embrassées confère au poème une musicalité lourde et solennelle, accentuant l’atmosphère funèbre. Les sonorités riches en "s" et "r", comme dans "spectre aujourd’hui", "rampe du phosphore" ou "blouse au vent froid", ajoutent une dimension sonore oppressante.
Les ruptures syntaxiques, notamment les enjambements ("Et sa bouche est béante, de sorte / Qu’il semble hurler"), imitent les mouvements saccadés d’un spectre, donnant une impression de déséquilibre. Cette musicalité participe à la tension dramatique du texte, transportant le lecteur dans l’univers sombre et mystérieux de Pierrot.
Enfin, Pierrot devient une allégorie de la mortalité et du désenchantement. Verlaine, en dépeignant cette figure joyeuse comme un spectre macabre, souligne l’éphémère de la vie et la chute inévitable dans l’oubli et la décomposition. L’opposition entre la légèreté initiale de Pierrot et son état actuel reflète également une critique de l’illusion de bonheur, thème récurrent dans l’œuvre de Verlaine.
Pierrot est ici un miroir de l’humanité, qui danse et rit avant d’être rattrapée par la mort. Cette vision désabusée, amplifiée par l’atmosphère fantastique et morbide du poème, place Pierrot au cœur du symbolisme verlainien.
Avec Pierrot, Paul Verlaine transforme un personnage emblématique de la gaieté en une figure spectralement inquiétante. À travers des images macabres, une atmosphère oppressante et une musicalité soigneusement travaillée, le poème déconstruit l’illusion d’insouciance pour plonger dans une réflexion sur la fugacité de la vie et l’inévitable descente vers la mort. Ce texte, à la fois saisissant et dérangeant, incarne pleinement le symbolisme de Verlaine, où chaque mot et chaque image révèlent une profondeur tragique.