Moi je ne suis plus dans le jeu. C’est pour cela que je suis libre de venir vous dire ce que la pièce ne pourra vous dire. Dans de pareilles histoires, ils ne vont pas s’interrompre de se tuer et de se mordre pour venir vous raconter que la vie n’a qu’un but, aimer. Ce serait même disgracieux de voir le parricide s’arrêter, le poignard levé, et vous faire l’éloge de l’amour. Cela paraîtrait artificiel. Beaucoup ne le croiraient pas. Mais moi qui suis là, dans cet abandon, cette désolation, je ne vois vraiment pas ce que j’ai d’autre à faire ! Et je parle impartialement. Jamais je ne me résoudrai à épouser une autre qu’Électre, et jamais je n’aurai Électre. Je suis créé pour vivre jour et nuit avec une femme, et toujours je vivrai seul. Pour me donner sans relâche en toute saison et occasion, et toujours je me garderai. C’est ma nuit de noces que je passe ici, tout seul, – merci d’être là, – et jamais je n’en aurai d’autre, et le sirop d’oranges que j’avais préparé pour Électre, c’est moi qui ai dû le boire ; – il n’en reste plus une goutte, c’était une nuit de noces longue. Alors qui douterait de ma parole ! L’inconvénient est que je dis toujours un peu le contraire de ce que je veux dire, mais ce serait vraiment à désespérer aujourd’hui, avec un cœur aussi serré et cette amertume dans la bouche, – c’est amer, au fond, l’orange, – si je parvenais à oublier une minute que j’ai à vous parler de la joie. Joie et Amour, oui. Je viens vous dire que c’est préférable à Aigreur et Haine. Comme devise à graver sur un porche, sur un foulard, c’est tellement mieux, ou en bégonias nains dans un massif. Évidemment, la vie est ratée, mais c’est très, très bien, la vie. Évidemment rien ne va jamais, rien ne s’arrange jamais, mais parfois avouez que cela va admirablement, que cela s’arrange admirablement…
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Electre - Jean Giraudoux
Jean Giraudoux, dans Électre, puise dans les grands mythes antiques, mais en transforme profondément les codes et les intentions. L’un des aspects les plus frappants de cette réinterprétation est la manière dont Giraudoux modifie la quête de vengeance, un thème central des tragédies grecques, pour en faire une quête de vérité. À travers ce processus de déconstruction du mythe, l’auteur introduit des éléments inattendus qui amènent à une réflexion plus large sur la nature humaine et l’essence de la tragédie. Dans cet extrait du Lamento du Jardinier, Giraudoux se permet une parenthèse en dehors de l’intrigue pour délivrer une leçon d’humanité, en abordant des thèmes universels tels que l’amour, la souffrance, et la condition humaine.
Le Lamento du Jardinier apparaît comme un moment de rupture dans la progression tragique de la pièce. En s’adressant directement au public, le jardinier sort du cadre de la tragédie et propose une réflexion décalée sur les événements qui se déroulent sur scène. Il brise le quatrième mur et met en lumière la nature même de la tragédie à travers ses propos.
Dans ses premiers mots, le jardinier se place en dehors de l’action en cours : "Moi je ne suis plus dans le jeu." Cela marque immédiatement une rupture avec les personnages et les intrigues tragiques, qui, eux, sont pris dans un cycle de violence et de destin. Le jardinier, lui, n’est plus soumis à ce cycle; il est libre de prendre du recul et de partager sa vision. Ce retrait le rend "libre de venir vous dire ce que la pièce ne pourra vous dire". C’est une invitation pour le spectateur à réfléchir sur ce qui se cache au-delà des événements violents de la tragédie.
Le jardinier, avec une certaine désillusion, déclare qu’il est incapable de participer à l’absurdité de l’univers tragique : "dans de pareilles histoires, ils ne vont pas s’interrompre de se tuer et de se mordre pour venir vous raconter que la vie n’a qu’un but, aimer". Ce propos souligne l'ironie qui traverse toute la pièce : dans un monde où la violence et la haine semblent dominer, l’amour, qui devrait être un principe rédempteur, semble exclu. Giraudoux invite ici le spectateur à une prise de conscience : l’amour, ce sentiment fondamental, semble être relégué au second plan dans un monde dominé par la tragédie, où la vengeance et la haine sont les moteurs de l’action.
Cependant, le jardinier ne se laisse pas abattre et, dans un sursaut de lucidité, il affirme que l’amour reste la valeur supérieure à la haine et à l’amertume : "Joie et Amour, oui. Je viens vous dire que c’est préférable à Aigreur et Haine." Cette déclaration, bien que pleine de contradiction (car il dit souvent le contraire de ce qu'il veut dire), reflète le cœur de la leçon que Giraudoux semble vouloir transmettre à travers cette tirade : même dans un monde où tout semble voué à l’échec, il existe un espace pour la beauté, l’amour, et la joie.
Le jardinier fait ensuite l'éloge de la vie, malgré ses imperfections et ses contradictions. "Évidemment, la vie est ratée, mais c’est très, très bien, la vie." Cette déclaration ambivalente suggère que même si la vie est marquée par des échecs, des douleurs et des frustrations, elle demeure belle par sa capacité à se renouveler et à offrir des moments de bonheur et de satisfaction. Il met en lumière cette dualité qui caractérise l’existence humaine : rien ne va jamais entièrement bien, mais parfois, "cela va admirablement", et ces moments d’harmonie, bien que fugaces, sont précieux.
Cette réflexion nous fait comprendre que, dans la tragédie de Giraudoux, l’amour et la joie ne sont pas des valeurs qui se retrouvent dans les actions des personnages principaux, mais dans le regard extérieur, plus lucide, du jardinier. Ce dernier incarne ainsi une forme de sagesse populaire, qui, même en étant exclue du jeu tragique, offre une perspective plus humaine et plus optimiste sur les événements.
Le Lamento du Jardinier dans Électre illustre parfaitement la capacité de Giraudoux à transcender la structure classique de la tragédie pour y introduire des réflexions profondes et universelles sur la condition humaine. À travers ce personnage, qui se situe en dehors de l’intrigue, l’auteur délivre une leçon d’humanité essentielle : l’amour et la joie, malgré les souffrances et les épreuves, demeurent des valeurs supérieures à la haine et à la violence. Ce moment de pause dans la tragédie permet au spectateur de prendre du recul et de questionner le sens de la vie, du destin et des rapports humains, en suggérant que, même dans les pires moments, il existe une beauté et une vérité à découvrir.