Le Cahier de Douai regroupe vingt-deux poèmes écrits par Arthur Rimbaud entre mars et octobre 1870, alors qu’il était adolescent. Il s’agit d’une période formatrice de sa jeunesse : Rimbaud a entre 16 et 17 ans, et il écrit ses premiers poèmes tout en expérimentant son style. Ces poèmes sont envoyés à Paul Demeny, poète et éditeur douaisien, lors de deux séjours à Douai, après deux fugues (fuites de son domicile familial) motivées par le désir d’échapper à l’autorité parentale et de vivre sa liberté créatrice.
Le contexte historique est également crucial : il s’agit de la guerre franco-prussienne (1870) et de la Commune de Paris. Rimbaud, bien que très jeune, observe les événements politiques et sociaux autour de lui, ce qui influence certains poèmes à visée politique, comme Rages de Césars ou Le Mal. L’époque est marquée par une instabilité sociale et militaire, et cette tension se ressent dans l’écriture de Rimbaud, à la fois dans le ton urgent de certains poèmes et dans l’exploration de thèmes de mort, injustice et révolte.
Le terme Cahier de Douai est polysémique dans la critique : certains parlent de Cahiers de Douai (pluriel), d’autres de Recueil Demeny, ou encore de Dossier de Douai. La controverse provient du fait que Rimbaud n’a jamais intitulé ses liasses : il n’existe donc pas de projet éditorial formel, ce qui soulève la question de savoir si ces poèmes forment véritablement un recueil ou simplement un ensemble hétérogène.
Pour Pierre Brunel, il s’agit d’un projet de recueil cohérent, une première structuration de son œuvre.
Pour David Ducoffre, il s’agit plutôt d’un dossier de poèmes disparates, d’où la proposition d’Alain Bardel de parler d’un Dossier de Douai.
Cette discussion souligne un aspect fondamental de la critique littéraire : la distinction entre œuvre intentionnelle et reconstruction posthume. Dans le cas de Rimbaud, le choix d’un ordre de lecture des poèmes dépend donc de décisions éditoriales bien après l’écriture, notamment par Léon Genonceaux ou Pierre Dauze.
Le Cahier de Douai révèle déjà plusieurs préoccupations rimbaldiennes majeures :
Poèmes amoureux :
Première soirée, Rêvé pour l’hiver, Ma Bohème explorent le thème du sentiment amoureux et de la rêverie poétique.
La jeunesse et l’éveil du désir y sont présentés de manière lyrique et sensible, utilisant un vocabulaire riche en images et métaphores.
Poèmes politiques et engagés :
Rages de Césars, Le Mal, Les Effarés témoignent de la conscience sociale et historique de Rimbaud, même adolescent.
Il y développe une critique des injustices et des oppressions, ce qui annonce son poème en révolte plus tard (Une Saison en Enfer).
Poèmes satiriques et ironiques :
À la musique, L’Éclatante Victoire de Sarrebrück utilisent le ton humoristique et sarcastique, montrant déjà l’aptitude de Rimbaud à manier la raillerie pour critiquer le monde et ses absurdités.
Même jeune, Rimbaud montre plusieurs traits stylistiques qui le caractériseront toute sa vie :
Liberté métrique et rythmique : les poèmes ne respectent pas systématiquement les schémas classiques de la poésie française (alexandrin, sonnet), ce qui annonce sa recherche future de poésie libre et révolutionnaire.
Images frappantes et symboliques : dans Le Dormeur du val, le contraste entre la nature apaisante et la violence de la guerre crée un effet de surprise émotionnelle qui marquera ses lecteurs.
Variété des tons : Rimbaud passe de la mélancolie (Sensation) à l’ironie (À la musique), de l’émerveillement (Ma Bohème) à l’indignation (Le Mal), illustrant sa polyphonie émotionnelle.
Rimbaud, vexé que Demeny ne publie pas ses poèmes, lui demande de les brûler. Ce vœu n’est pas respecté : les poèmes sont vendus et publiés dans Reliquaire, poésies en 1891 par Léon Genonceaux.
Les manuscrits passent ensuite entre plusieurs mains : Rodolphe Darzens, Pierre Dauze, Stefan Zweig, avant d’être finalement déposés à la British Library en 1985.
Cette histoire illustre la fragilité des manuscrits et l’importance du collectionnisme dans la préservation du patrimoine littéraire.
Le Cahier de Douai est un témoignage unique des débuts de Rimbaud :
Il montre un jeune poète déjà sensible aux questions sociales, politiques et amoureuses.
Il témoigne d’une expérimentation formelle et stylistique, annonçant la rupture avec la poésie classique.
Les débats sur la dénomination et l’ordre des poèmes illustrent la difficulté de reconstituer un corpus posthume et l’importance des choix éditoriaux dans la réception critique.
En résumé, le Cahier de Douai est à la fois un document historique, un recueil poétique en formation, et un laboratoire stylistique où Rimbaud développe son génie adolescent.