L’Île des esclaves s’ouvre sur un naufrage : Iphicrate, un maître athénien, et Arlequin, son valet, échouent sur une île étrange. Très vite, l’ancien esclave comprend qu’ils sont sur l’Île des esclaves, un espace utopique où les rôles sociaux sont renversés : les esclaves deviennent maîtres, les maîtres deviennent esclaves.
Ils sont accueillis par Trivelin, gouverneur de l’île, lui-même ancien esclave, aujourd’hui garant d’une justice réparatrice. Il impose immédiatement une inversion des rôles : Arlequin devient le seigneur, et Iphicrate son serviteur.
Les mêmes lois s’appliquent à Euphrosine, une noble hautaine, et à Cléanthis, sa servante. Là encore, les rapports de domination sont bouleversés : Cléanthis va pouvoir faire le procès de sa maîtresse.
Au fil des scènes, les nouveaux maîtres (Arlequin et Cléanthis) tentent d’imiter les manières de l’aristocratie, dans une tentative parodique de séduction et d'affirmation de leur autorité. Mais ils se heurtent à leurs propres limites, et à la vacuité des rôles sociaux : leur vengeance tourne court, remplacée par un cheminement moral vers le pardon.
Dans un retournement final, Arlequin renonce à dominer Iphicrate, touché par la sincérité de son repentir. Il l’invite à la réconciliation. Cléanthis, plus amère, finit par être convaincue à son tour.
Trivelin revient alors pour clore l’expérience sociale : les quatre Athéniens peuvent retourner chez eux, meilleurs, transformés, et égaux, ayant tiré une leçon d’humanité.
Issu de la commedia dell’arte, il incarne à la fois la naïveté, la vivacité, la fantaisie et la sagesse populaire.
Il fait rire par ses lazzi, ses jeux de scène, mais il est aussi porteur d’une leçon morale profonde : il préfère l’humanité au pouvoir.
Il refuse d’être un tyran à son tour : « Je n’aurais pas le courage d’être heureux à tes dépens. »
Porte-parole d’un certain bon sens populaire, il devient un héros moral inattendu.
Général athénien, arrogant et violent au départ, il représente la noblesse autoritaire et dominatrice.
L'expérience de l’humiliation lui fait prendre conscience de son inhumanité. Il passe de la haine à la culpabilité, puis au repentir sincère.
Son évolution est centrale : Marivaux ne le punit pas, il lui donne l’occasion de redevenir humain.
Elle incarne une colère sociale plus radicale : elle veut d’abord se venger de l’humiliation subie.
Elle critique durement l’hypocrisie des maîtres : « Pour être capable de pardon, il ne faut pas être seigneur. »
Mais elle apprend elle aussi à pardonner, influencée par Arlequin : la vertu est accessible aux humbles.
Typiquement précieuse, insensible, méprisante. Elle tente à plusieurs reprises de reprendre la main, même en esclavage.
Son orgueil la rend aveugle, mais elle finit par reconnaître ses torts : « J’ai abusé de l’autorité que j’avais sur toi. »
Son évolution est plus lente, moins convaincante, ce qui la rend plus ambiguë.
C’est une figure allégorique de la justice réformée, non vengeresse.
Ancien esclave devenu sage, il impose l’épreuve du renversement non pour humilier, mais pour rééduquer.
À la fin, il prononce la morale de la pièce, affirmant que les différences sociales sont une épreuve donnée par les dieux, non une loi naturelle.
L’île est un laboratoire politique et moral : elle permet de tester l’inversion sociale dans un cadre fictif.
Marivaux interroge ainsi la légitimité de la hiérarchie sociale.
Le théâtre de Marivaux n’est pas que divertissement : il met en scène des expériences de conscience, où les personnages sont forcés de se regarder en face.
Le dispositif dramatique (île, renversement, spectateur témoin) fonctionne comme un théâtre de l’introspection.
Comédie par les situations (quiproquos, comique de caractère, jeux de langage…)
Tendance vers la tragédie ou le pathétique par les discours sur l’humiliation, la misère, la violence des rapports humains.
Riche en jeux de langue : subtilité des dialogues, jeux de miroir, ironie.
Très dialoguée, la pièce est fluide, proche du naturel, pleine d’ironie douce et de finesse psychologique.
Marivaux excelle à rendre les changements intérieurs par de petites inflexions dans les discours.