à Louis Dumur
Dans la plaine les baladins
S'éloignent au long des jardins
Devant l'huis des auberges grises
Par les villages sans églises
Et les enfants s'en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe
Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours des cerceaux dorés
L'ours et le singe animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage
Guillaume Apollinaire (1880 - 1918)
Le poème Saltimbanques fait partie du recueil Alcools de Guillaume Apollinaire, publié en 1913. Ce poème s'inscrit dans une réflexion récurrente dans l'œuvre du poète sur le voyage, la liberté, et la quête du sens. Les "saltimbanques", qui sont des artistes de cirque ou des forains, symbolisent l'idée de mouvement, de fuite, mais aussi de l'incessante recherche de nouveauté et de changement. Le thème du voyage est central ici, à travers des personnages en déplacement permanent, qui traversent des villages et des jardins, des lieux sans repères fixes, incarnant ainsi l'idéal de la liberté et de l'aventure.
Le poème s’ouvre sur une image de baladins et de saltimbanques qui s'éloignent "dans la plaine", une vaste étendue qui suggère un déplacement sans fin, une fuite vers l'inconnu. Le terme "s'éloignent" évoque le départ, l’idée de partir pour ne jamais revenir, et souligne l'idée du voyage comme un état perpétuel. Les "auberges grises" et "les villages sans églises" renforcent cette impression de lieux indéfinis, presque anonymes, dans lesquels les saltimbanques avancent sans s’attarder. La simplicité et la sobriété de ces lieux, souvent associés à la pauvreté ou à l’isolement, correspondent à l’idéal de liberté du poème : ces personnages n’ont besoin de rien pour avancer, sinon leur art et leurs instruments.
La deuxième partie du poème introduit les enfants qui suivent les saltimbanques, les observant avec émerveillement. Les enfants, par leur innocence et leur imagination, sont les spectateurs privilégiés de ce monde nomade, d’un monde qui semble hors du temps et des conventions sociales. Ils "rêvent" en suivant les saltimbanques, ce qui souligne le pouvoir évocateur du voyage. Ces personnages leur montrent une manière de vivre sans attaches, sans les contraintes de la société ou des règles établies. Les "arbre fruitier" qui "se résigne" lorsqu’ils lui font signe symbolise la nature elle-même, réagissant passivement à la volonté des voyageurs, un élément de contraste avec la vivacité et le mouvement des saltimbanques. Cette image renforce l’idée de déconnexion avec le monde ordinaire et de recherche constante d’un ailleurs.
Les saltimbanques sont accompagnés de divers objets et animaux, des "poids ronds ou carrés", "des tambours des cerceaux dorés", et même de "l'ours et le singe" qui "quêtent des sous". Ces éléments font partie de l’imagerie du cirque et du spectacle de rue, où l’art du mouvement et de la performance se mêle à une forme de commerce de l’art. Les animaux, "sages", renforcent l’idée d’une vie modeste, mais de survie aussi, dans laquelle chaque geste est une manière de récolter ce que le monde veut bien offrir. L'ours et le singe deviennent ainsi des symboles de l’art en mouvement et de l’échange entre la performance et le public, mais aussi de la dépendance de ces saltimbanques envers leur public, un aspect plus tragique du mode de vie itinérant.
Le poème se termine par une reprise du mouvement initial : les saltimbanques continuent leur voyage. Ce retour au départ et à l’idée de départ souligne que le mouvement est sans fin. Les saltimbanques ne s’arrêtent jamais, comme s’ils étaient condamnés à cette errance infinie, en quête de nouveaux horizons, d’un nouveau public, et toujours à la recherche de ce qui pourrait leur offrir un sens ou un but. Ce mouvement perpétuel, symbolisé à la fois par les hommes, les animaux et les objets, est au cœur de l’image poétique que dessine Apollinaire.
Saltimbanques est un poème qui illustre à la fois l’idéal de la liberté et de l’aventure à travers l’image des voyageurs qui fuient les conventions et qui vont de ville en ville, sans attaches. Le poème joue avec les symboles du cirque et du spectacle pour montrer la condition des saltimbanques comme étant à la fois exaltante et tragique. Le mouvement sans fin, l’errance et la quête de sens, tout cela évoque une réflexion profonde sur la place de l’artiste, du poète et du voyageur dans un monde en perpétuelle transformation.