Par les deux fenêtres qui sont en face de moi, les deux fenêtres qui sont à ma gauche, et les deux fenêtres qui sont à ma droite, je vois, j’entends d’une oreille et de l’autre tomber immensément la pluie. Je pense qu’il est un quart d’heure après midi : autour de moi, tout est lumière et eau. Je porte ma plume à l’encrier, et jouissant de la sécurité de mon emprisonnement, intérieur, aquatique, tel qu’un insecte dans le milieu d’une bulle d’air, j’écris ce poème.
Ce n’est point de la bruine qui tombe, ce n’est point une pluie languissante et douteuse. La nue attrape de près la terre et descend sur elle serré et bourru, d’une attaque puissante et profonde. Qu’il fait frais, grenouilles, à oublier, dans l’épaisseur de l’herbe mouillée, la mare ! Il n’est pas à craindre que la pluie cesse ; cela est copieux, cela est satisfaisant. Altéré, mes frères, à qui cette très merveilleuse rasade ne suffirait pas. La terre a disparu, la maison baigne, les arbres submergés ruissellent, le fleuve lui-même qui termine mon horizon comme une mer paraît noyé. Le temps ne me dure pas, et, tendant l’ouïe, non pas au déclenchement d’aucune heure, je médite le ton innombrable et neutre du psaume.
Cependant la pluie vers la fin du jour s’interrompt, et tandis que la nue accumulée prépare un plus sombre assaut, telle qu’Iris du sommet du ciel fondait tout droit au cœur des batailles, une noire araignée s’arrête, la tête en bas et suspendue par le derrière au milieu de la fenêtre que j’ai ouverte sur les feuillages et le Nord couleur de brou. Il ne fait plus clair, voici qu’il faut allumer. Je fais aux tempêtes la libation de cette goutte d’encre.
Paul Claudel
Paul Claudel (1868-1955) est un poète, dramaturge et essayiste français, profondément influencé par sa foi catholique. Sa poésie s'inscrit dans une quête spirituelle, et il puise son inspiration dans les Écritures chrétiennes et la nature. Après avoir découvert Les Illuminations d'Arthur Rimbaud, Claudel se lance dans l'écriture poétique, et son premier recueil Connaissance de l'Est en 1900 marque un tournant dans sa carrière. Son œuvre est caractérisée par un souffle lyrique intense, notamment dans Les Cinq Grandes Odes (1910), où il explore les liens entre l’art, la foi et le mysticisme. Le poème La Pluie s'inscrit dans cette tradition et reflète son regard poétique sur la nature, le sacré, et l’humanité.
Le poème La Pluie commence par une observation détaillée du monde extérieur, à travers les fenêtres : "Par les deux fenêtres qui sont en face de moi, les deux fenêtres qui sont à ma gauche, et les deux fenêtres qui sont à ma droite, je vois, j’entends d’une oreille et de l’autre tomber immensément la pluie". La pluie devient ainsi un élément omniprésent, qui envahit non seulement l’espace extérieur, mais aussi l’intérieur du poème, créant une atmosphère de totalité et d’immersion. Le poète évoque un environnement saturé d’eau, où la pluie ne se contente pas de tomber, mais d’envahir tout le monde sensible. Il utilise une accumulation de fenêtres pour renforcer l’idée de la pluie, comme une force qui imprègne chaque aspect de la perception.
La pluie est décrite non pas comme une bruine légère, mais comme un phénomène "puissant et profond" : "La nue attrape de près la terre et descend sur elle serré et bourru". Claudel oppose la douceur à la violence de la nature, une nature vivante, presque violente. L’adjectif "bourru" accentue cette force brute et tactile, que Claudel met en parallèle avec la vitalité de l’eau, qui s’infiltre dans la terre.
Claudel médite sur la pluie d’un point de vue spirituel et mystique, où la nature devient une métaphore du divin. L’état intérieur du poète est semblable à l’espace aquatique, "tel qu’un insecte dans le milieu d’une bulle d’air". Cette image d’emprisonnement, sécuritaire mais aussi aliénante, renvoie à l’expérience spirituelle de la contemplation ou de la méditation, où l'individu se sent à la fois protégé et submergé par la force divine. Le poème devient alors une introspection sur la nature du monde et de l’existence, une réflexion à la fois intérieure et universelle.
Le poème fait écho au psaume, "je médite le ton innombrable et neutre du psaume". La référence biblique confère au poème une dimension sacrée. Le "psaume", dans la tradition chrétienne, représente une forme de prière chantée qui trouve dans la nature et les éléments une source de louange. Dans La Pluie, la pluie devient un chant à la gloire de la création divine, et la méditation du poète se fait alors dans un cadre mystique où la nature et le sacré s’entrelacent.
Le poème présente une forme singulière, qui renforce sa dimension unique. Claudel utilise des vers longs et irréguliers, dont le rythme rappelle celui des versets bibliques, où l’intensité et la méditation priment sur la forme stricte. Les vers s'enchaînent de manière fluide, sans césure marquée, ce qui donne une impression de continuité et d’aspiration. Cette structure donne à la pluie une dimension presque sacrée, comme une liturgie, une prière rythmée par les éléments naturels.
À la fin du poème, une image étrange et presque surnaturelle se déploie : une araignée "suspendue par le derrière au milieu de la fenêtre". L'araignée, créature souvent associée à l’idée de fil et de toile, renvoie à l’idée du tissage, du destin et de la destinée divine. Cette image peut être perçue comme une métaphore de la création divine, un lien invisible mais omniprésent entre les éléments naturels et l’humain.
La pluie s’interrompt, et avec la fin de l’averse, Claudel évoque un changement de lumière, une transformation. Le poème se termine par un acte symbolique de "libation", un geste rituel de purification et d’offrande, où l’encre devient la substance sacrée pour apaiser la tempête. La pluie, dans ce geste final, symbolise la purification de l’âme et du monde, le retour à une forme de calme spirituel après la tempête, un retour à la sérénité.
La Pluie de Paul Claudel est un poème qui relie l’élément naturel à une réflexion profonde sur la condition humaine, la spiritualité et la création divine. À travers une description poétique et sensuelle de la pluie, le poème devient une prière méditative, un verset claudélien où la nature est perçue comme le reflet du divin. Le poème unit l’introspection intérieure et l’observation de l’extérieur, dans une fusion qui traduit le souffle lyrique et mystique de l’auteur. Par la force de son écriture, Claudel transforme la pluie en un symbole du sacré, une métaphore de la purification, de la vie et de la lumière.