François Mauriac, Thérèse Desqueyroux, 1927 : de « Les deux hommes… » à « … trouve autre chose… ’’ »
Les deux hommes, un instant, observèrent la jeune femme, immobile, serrée dans son manteau, et ce blême visage qui n’exprimait rien. Elle demanda où était la voiture ; son père l’avait fait attendre sur la route de Budos, en dehors de la ville, pour ne pas attirer l’attention.
Ils traversèrent la place : des feuilles de platane étaient collées aux bancs trempés de pluie. Heureusement, les jours avaient bien diminué. D’ailleurs, pour rejoindre la route de Budos, on peut suivre les rues les plus désertes de la sous-préfecture. Thérèse marchait entre les deux hommes qu’elle dominait du front et qui de nouveau discutaient comme si elle n’eût pas été présente ; mais, gênés par ce corps de femme qui les séparait, ils le poussaient du coude. Alors elle demeura un peu en arrière, déganta sa main gauche pour arracher de la mousse aux vieilles pierres qu’elle longeait. Parfois un ouvrier à bicyclette la dépassait, ou une carriole ; la boue jaillie l’obligeait à se tapir contre le mur. Mais le crépuscule recouvrait Thérèse, empêchait que les hommes la reconnussent. L’odeur de fournil et de brouillard n’était plus seulement pour elle l’odeur du soir dans une petite ville : elle y retrouvait le parfum de la vie qui lui était rendue enfin ; elle fermait les yeux au souffle de la terre endormie, herbeuse et mouillée ; s’efforçait de ne pas entendre les propos du petit homme aux courtes jambes arquées qui, pas une fois, ne se retourna vers sa fille ; elle aurait pu choir au bord de ce chemin : ni lui, ni Duros ne s’en fussent aperçus. Ils n’avaient plus peur d’élever la voix.
« La déposition de M. Desqueyroux était excellente, oui. Mais il y avait cette ordonnance : en somme, il s’agissait d’un faux… Et c’était le docteur Pédemay qui avait porté plainte…
– Il a retiré sa plainte…
– Tout de même, l’explication qu’elle a donnée ; cet inconnu qui lui a donné une ordonnance… »
Thérèse, moins par lassitude que pour échapper à ces paroles dont on l’étourdissait depuis une semaine, ralentit en vain sa marche ; impossible de ne pas entendre le fausset de son père :
« Je le lui ai assez dit : ‘‘ Mais, malheureuse, trouve autre chose… trouve autre chose…’’»
Dans cet extrait de Thérèse Desqueyroux, François Mauriac nous plonge dans un moment d'introspection et d'isolement émotionnel du personnage principal, Thérèse. En pleine marche à travers la ville, accompagnée de son père et de Duros, elle fait face à la lourdeur de son passé, à la dégradation de son image et à l'absurdité de sa situation. Ce passage met en lumière non seulement son indifférence apparente, mais aussi les tensions sous-jacentes de son esprit, coincé entre le passé et un futur incertain. La scène décrit une sorte de cheminement où Thérèse, à la fois absente et présente, fait face à l'incompréhension de son entourage et à sa propre alienation.
Dès les premières lignes, Mauriac présente Thérèse comme une figure distante et indifférente à ce qui l’entoure. Elle est décrite comme « immobile, serrée dans son manteau », un visage « blême » qui ne laisse transparaître aucune émotion. Ce manque de réaction visible souligne l’intensité de l’isolement de Thérèse, qui semble coupée de ses émotions et des autres. Alors que son père et Duros discutent entre eux comme si elle n'était pas présente, elle les "domine du front", se retrouvant de fait dans une position de séparation à la fois physique et émotionnelle. Thérèse est à la fois dans l’action — marchant, traversant la ville — mais aussi déconnectée, comme si elle évoluait dans un autre monde, séparée de celui des autres personnages.
Cette passivité apparente contraste avec l'agitation qui l'entoure, ce qui peut être interprété comme un symptôme de son enfermement intérieur. Son isolement est également accentué par l'absence d'interaction réelle avec son père et Duros. Lorsqu'elle « ralentit en vain sa marche », il devient évident qu'elle tente d’échapper à la lourdeur des conversations, mais qu’elle y est néanmoins inextricablement liée. Ce moment illustre une tentative de fuite qui n'aboutit pas, renforçant l'idée que Thérèse est piégée dans sa propre existence.
La distance que Thérèse entretient avec son père et Duros est renforcée par l'indifférence de son père à son égard. Tandis que les deux hommes discutent des événements qui ont marqué la vie de Thérèse, notamment la déposition de son père et les accusations liées à la falsification de documents, elle est rejetée dans un silence pesant. Elle n’est plus qu’un simple corps qu’ils déplacent sans réellement la voir, ni la comprendre. Les propos de son père, comme « trouve autre chose », révèlent un profond désaveu et une incompréhension de la part de celui qui, pourtant, devrait être une figure protectrice. Ce conseil lancé de manière presque désinvolte souligne l'indifférence de son père à sa situation. Pour lui, la solution à ses problèmes est simple, mais elle est aussi déconnectée de la réalité de Thérèse, qui ne peut tout simplement « trouver autre chose » pour échapper à ses souffrances intérieures.
Le contraste entre les mots de son père et le monde intérieur de Thérèse est frappant. Tandis que son père semble vouloir faire taire la situation par des solutions superficielles, Thérèse se débat dans un monde intérieur de plus en plus oppressant. La répétition de « trouve autre chose » dans la pensée de Thérèse — « malheureuse, trouve autre chose… trouve autre chose… » — devient le leitmotiv d’une pression constante, de l’exigence imposée par un monde extérieur qu’elle ne parvient pas à rejoindre. Thérèse se voit figée dans une situation qu’elle ne peut ni fuir ni résoudre.
Le crépuscule, qui « recouvre Thérèse », joue un rôle symbolique important dans l’extrait. Le crépuscule, à la fois moment de fin et de transition, reflète l’état d’âme de Thérèse. Ce moment du jour, où la lumière diminue et où tout devient flou, semble être en accord avec l’état psychologique de Thérèse, perdue et incertaine. C’est aussi à ce moment que l’odeur du « fournil et de brouillard » envahit l’espace, et cette odeur, au lieu d’évoquer simplement la ville ou le soir, devient un parfum de la « vie qui lui était rendue enfin ». Cette sensation peut être interprétée comme une forme de renaissance intérieure, mais aussi comme une acceptation de sa souffrance et de sa situation. Le parfum du « soir dans une petite ville » devient une forme de refuge pour Thérèse, un moyen d’échapper momentanément à la réalité, bien que la fuite soit illusoire.
La nature, loin d’être un simple décor, devient ici une métaphore du retour à soi et de l’introspection. Thérèse, en fermant les yeux au souffle de la terre « endormie, herbeuse et mouillée », cherche une forme d’apaisement intérieur, un moyen de ne plus entendre les propos qui l’encombrent, mais cette tentative d’évasion est vite brisée par la dure réalité de son environnement et de ses relations.
Cet extrait de Thérèse Desqueyroux met en lumière la complexité du personnage de Thérèse, qui navigue entre une volonté de se détacher du monde extérieur et une prise de conscience de sa propre aliénation. Son isolement émotionnel, son détachement physique et sa passivité face à la souffrance de ses proches soulignent sa difficulté à se connecter aux autres et à affronter sa propre culpabilité. La nature et le crépuscule offrent un refuge éphémère à Thérèse, mais ce moment d’évasion est toujours partiel et fragile. François Mauriac, à travers cet extrait, explore les tensions intérieures de Thérèse et met en lumière le conflit entre le monde extérieur, qui semble lui imposer des solutions simples et déconnectées de sa réalité, et son monde intérieur, plus complexe et douloureux.