Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? L'automne
Faisait voler la grive à travers l'air atone,
Et le soleil dardait un rayon monotone
Sur le bois jaunissant où la bise détone.
Nous étions seul à seule et marchions en rêvant,
Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent.
Soudain, tournant vers moi son regard émouvant :
« Quel fut ton plus beau jour ? » fit sa voix d'or vivant,
Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique.
Un sourire discret lui donna la réplique,
Et je baisai sa main blanche, dévotement.
- Ah ! les premières fleurs, qu'elles sont parfumées !
Et qu'il bruit avec un murmure charmant
Le premier oui qui sort de lèvres bien-aimées !
Nevermore est un poème extrait de la section Mélancholia des Poèmes Saturniens (1866) de Paul Verlaine, un recueil marquant l’apogée du romantisme mélancolique dans l’œuvre du poète. Dans ce poème, Verlaine évoque un souvenir d’un amour passé, probablement celui qu’il éprouvait pour Elisa, une jeune femme qui le refusa et dont la déception amoureuse semble marquer une rupture intérieure. L’atmosphère nostalgique, la solitude et la souffrance du poète révèlent un profond désenchantement, caractéristiques du style romantique. L’élément essentiel du poème est le souvenir d’un moment intime partagé, désormais révolu, où la voix de l’amoureuse fait écho à un idéal perdu.
Le poème s’ouvre sur la répétition du mot "souvenir", qui instaure d’emblée le ton nostalgique. Le souvenir est à la fois un moteur du poème et une forme de captation du passé, qui devient un fardeau, un poids pour le poète. La première strophe installe une scène d'automne, "L'automne / Faisait voler la grive à travers l'air atone". L’automne, saison de la maturité et de la mélancolie, symbolise ici la fin d’une époque, le déclin de l’amour. La "grive" et "l'air atone" renforcent la tristesse de la scène, comme si la nature elle-même reflétait la fin de la relation amoureuse. Le "rayon monotone" du soleil souligne également l’absence de chaleur et d’espoir dans le paysage, suggérant une amorce de détérioration, non seulement du monde extérieur mais aussi de l'âme du poète.
Verlaine fait ensuite revivre un moment précis de l’amour perdu, un instant de tendresse et de complicité, mais aussi de douleur. "Nous étions seul à seule et marchions en rêvant", écrivant ainsi une scène de promenade amoureuse, mais teintée de mélancolie, car elle est désormais un souvenir. L’ellipse "Elle et moi" sans nommer l'autre renforce l'aspect universel de l'expérience amoureuse, tout en conservant l'idée d'un amour secret et privé, perdu avec le temps. La question posée par la femme – "Quel fut ton plus beau jour ?" – semble initier un dialogue intime, mais aussi une quête de sens sur le passé. La question interroge le poète sur le meilleur moment de sa vie, celui qui pourrait être associé à l’extase de l’amour idéal, un amour désormais inaccessibile.
Le vers "Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique" amplifie la dimension idéalisée de l’amoureuse. La voix devient ici un instrument sacré, presque divin, comme si la femme était une figure angélique incarnant la pureté et l’idéalisation. Le contraste entre la douceur de la voix et la dureté de la réalité actuelle (le souvenir de cette voix et de ce sourire désormais éteint) accentue la douleur du poète. Le baiser de la main, "dévotement", renforce cette vénération de l’autre, mais il est aussi un geste d’abandon et de soumission à l’idéal de l’amour. La femme devient ainsi une figure divine, presque intouchable, l’objet d’un amour idéal, d’un souvenir parfait mais irréalisable.
Le dernier vers, "Ah ! les premières fleurs, qu'elles sont parfumées !", met en lumière l’innocence et la beauté du début d'une relation amoureuse, un moment capturé dans sa fraîcheur et sa splendeur. Le parfum des premières fleurs symbolise l’éveil de l’amour, mais ce parfum est aussi une source de douleur, car il évoque ce qui a disparu. Le "murmure charmant" du premier "oui", prononcé "de lèvres bien-aimées", constitue une promesse de bonheur, mais cette promesse est désormais irréalisable. Le murmure, à la fois doux et fatal, souligne le caractère irréversible du temps, et la séparation entre le passé lumineux et le présent obscur. Le souvenir d’un amour parfait devient ainsi une souffrance infinie, une mélancolie persistante.
Nevermore est un poème de souvenir et de regret, où Verlaine, à travers une scène d’amour idéalisée, exprime la douleur de la perte et la mélancolie du passé. La voix de l'amoureuse, les gestes tendres et les symboles de la nature (l’automne, les fleurs) sont autant de métaphores qui renforcent l’intensité émotionnelle de ce souvenir. Le poème incarne la quête du poète pour un amour perdu, une expérience idéale qui se transforme en souffrance à cause du temps et de la séparation. À travers cette image de l’amour, Verlaine nous livre une réflexion sur la fragilité du bonheur humain et la beauté tragique de l’idéal.