Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
S'y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire
À l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L'été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les blés
Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d'après la pluie
Le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure
Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L'iris troué de noir plus bleu d'être endeuillé
Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
Par où se reproduit le miracle des Rois
Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
Le manteau de Marie accroché dans la crèche
Une bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop peu d'un firmament pour des millions d'astres
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux
L'enfant accaparé par les belles images
Écarquille les siens moins démesurément
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On dirait que l'averse ouvre des fleurs sauvages
Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
Des insectes défont leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d'août
J'ai retiré ce radium de la pechblende
Et j'ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes
Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa
Commentaire composé du poème Les yeux d'Elsa de Louis Aragon
Introduction
Les yeux d'Elsa est l'un des poèmes les plus célèbres de Louis Aragon, écrit dans les années 1940 et tiré de son recueil Le Fou d'Elsa (1962). Ce poème, dédié à Elsa Triolet, son épouse et muse, explore l'intensité du regard féminin, non seulement comme un élément de beauté et d'émotion, mais aussi comme un puissant symbole d'amour, de souffrance et d'éternité. À travers une langue riche et imagée, Aragon transforme les yeux d’Elsa en un lieu magique, mystérieux et infini, où se mêlent lumière et ombre, bonheur et douleur. Nous allons analyser dans un premier temps la dimension symbolique et poétique des yeux d'Elsa, puis nous aborderons les motifs récurrents d'amour, de souffrance et d'évasion.
1. Les yeux comme miroir de l'univers
Dans ce poème, les yeux d'Elsa ne sont pas simplement des organes de perception, mais des miroirs, des fenêtres sur l'univers intérieur de la poétesse et sur un monde parallèle. Dès les premiers vers, Aragon nous invite à plonger dans la profondeur du regard d'Elsa : "Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire / J'ai vu tous les soleils y venir se mirer." Le poète décrit un phénomène d’absorption, comme si l’immensité du monde pouvait se refléter dans les yeux d'Elsa. L’image de "tous les soleils" qui viennent se mirer dans ses yeux évoque la lumière, la chaleur et la lumière divine, créant une impression d’une beauté infinie et transfigurée.
Les "désespérés" qui viennent "s'y jeter à mourir" ajoutent une dimension tragique, suggérant que le regard d'Elsa incarne une sorte de refuge pour ceux qui souffrent, mais aussi un lieu d'abandon, où les âmes en peine se perdent. Les yeux d’Elsa deviennent ainsi le centre d’un monde d’émotions extrêmes, à la fois lumineux et sombre.
2. Une nature changeante et mystérieuse
Les yeux d'Elsa, tout comme la nature elle-même, sont décrits comme étant changeants, capricieux, influencés par les mouvements du temps et de l'émotion. Dans la deuxième strophe, Aragon écrit : "À l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé / Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent." Ces vers soulignent la fluidité et la mobilité du regard d'Elsa, qui varie selon les états d'âme, comme les éléments naturels : le ciel, la mer, les oiseaux. Cette mobilité confère aux yeux une dimension presque surnaturelle, capable de s’adapter, de se transformer et d’influencer le monde extérieur.
L’image du "beau temps soudain" qui "lève" et qui "change" les yeux d'Elsa nous parle de la possibilité d'une transition émotionnelle, d’un apaisement qui accompagne les troubles et la douleur. Les yeux deviennent donc à la fois un miroir et un vecteur de changement, un lieu où les tensions du monde se résolvent momentanément dans l'éclat d’un ciel dégagé.
3. La souffrance et l’éternité de l’amour
Aragon donne à ses vers une tonalité amoureuse, presque religieuse, où les yeux d’Elsa incarnent l’objet d’un désir éternel et pur. Les vers "Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée / Sept glaives ont percé le prisme des couleurs" confèrent au regard d’Elsa une dimension sacrée et douloureuse. La référence aux "Sept douleurs" fait écho à la souffrance chrétienne de la Vierge Marie, qui est aussi une mère des souffrances. L’image des "sept glaives" perforant le "prisme des couleurs" évoque une douleur intérieure, presque mystique, qui accompagne l'acte d'aimer.
Cela suggère également que les yeux d'Elsa ne sont pas exempts de souffrance, mais que cette souffrance est liée à une forme d'amour pur et inaltérable. En d'autres termes, la beauté des yeux d'Elsa est indissociable de cette souffrance et de cette intensité émotionnelle qui viennent définir l'amour passionnel du poète pour elle. Ce regard, lumineux mais percé de douleur, est celui qui fait exister le poème lui-même, en l’érigeant à la fois en objet de désir et en source de souffrance.
4. Les yeux d'Elsa comme source d’évasion et de beauté
L’évocation de l’amour et de la souffrance fait place, dans les derniers vers, à une évocation de l’évasion et de l'imaginaire. Le poème se termine sur une image d’intensité mystique, où Aragon écrit : "Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa / Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent." L’image du "naufrage" et du "feu" suggère une destruction totale de l'ordre établi, un effondrement du monde réel pour laisser place à une expérience purement subjective et spirituelle.
Les "yeux d'Elsa" deviennent alors un lieu à part, un espace idéal qui résiste à la brutalité du monde extérieur. Les derniers mots du poème, "Les yeux d'Elsa, les yeux d'Elsa, les yeux d'Elsa", répétés comme un refrain, deviennent l’expression d’une obsession, d’un enchantement qui ne se dément pas. Ces yeux sont un repère, une source de beauté et de lumière qui permet au poète d'échapper à la dureté du monde, une dernière ligne de défense contre la folie et la souffrance.
Conclusion
Dans Les yeux d'Elsa, Louis Aragon nous offre une méditation poétique sur l'amour, la souffrance et la beauté. À travers des métaphores puissantes et un langage riche, il décrit un regard qui est à la fois source de lumière et de douleur, d’évasion et de réalité. Les yeux d'Elsa deviennent l’image centrale d’une quête amoureuse intense, qui dépasse les frontières de la réalité pour atteindre le royaume du sublime. Ce poème est un hommage à l'amour fusionnel et sacré, tout en étant une réflexion sur la souffrance inhérente à la passion, et sur la manière dont les êtres humains, par l’art et l'amour, peuvent transcender les affres de la vie.