Grands bois, vous m'effrayez comme des cathédrales ;
Vous hurlez comme l'orgue ; et dans nos cœurs maudits,
Chambres d'éternel deuil où vibrent de vieux râles,
Répondent les échos de vos De profundis.
Je te hais, Océan ! tes bonds et tes tumultes,
Mon esprit les retrouve en lui ; ce rire amer
De l'homme vaincu, plein de sanglots et d'insultes,
Je l'entends dans le rire énorme de la mer.
Comme tu me plairais, ô nuit ! sans ces étoiles
Dont la lumière parle un langage connu !
Car je cherche le vide, et le noir, et le nu !
Mais les ténèbres sont elles-mêmes des toiles
Où vivent, jaillissant de mon œil par milliers,
Des êtres disparus aux regards familiers.
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal
Introduction
Obsession est un poème extrait de la section Spleen et Idéal du recueil Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire. Ce poème est un sonnet, composé de deux quatrains et de deux tercets. Dans cette section du recueil, Baudelaire explore les tensions entre le désir d'échapper à sa condition humaine et la mélancolie existentielle qui en découle. Obsession incarne cette lutte intérieure, mêlant une fascination pour les forces naturelles et une douleur existentielle profonde.
Le poème est un sonnet classique en forme de quatrains et tercets. La structure est donc rigide, mais elle sert à amplifier les tensions internes et les obsessions du poète. Chaque strophe semble présenter une nouvelle facette de l’obsession du poème, allant des grands bois à l’océan, puis à la nuit, et enfin aux ténèbres et à la mémoire des êtres disparus. L’utilisation des rimes riches et de répétitions (comme l’écho du mot "obsession") souligne l’intensité de la lutte intérieure de Baudelaire.
L'Impression de Peur et de Solitude dans les Grands Bois
Le poème commence par une image forte des “grands bois”, qui sont comparés à des “cathédrales”.
“Grands bois, vous m'effrayez comme des cathédrales ; / Vous hurlez comme l'orgue ; et dans nos cœurs maudits...”
Les bois, symboles de la nature sauvage et indomptée, sont perçus comme des lieux d’angoisse et de solitude, où le poète semble entendre des échos des souffrances humaines. Les “De profundis”, qui désignent un chant funèbre, font référence à un psautier religieux et amplifient l’aspect solennel et morbide de l’image, faisant écho à une douleur intime et collective.
La Haine de l'Océan et l'Identification à la Mer
Dans le deuxième quatrain, Baudelaire se tourne vers l’océan, qu’il hait profondément :
“Je te hais, Océan ! tes bonds et tes tumultes, / Mon esprit les retrouve en lui.”
L’océan devient une métaphore de la violence intérieure du poète, où les “bonds et tumultes” de la mer résonnent comme une écho du tourment mental du poète. L’image de la mer, typiquement associée à l’immensité et à l’indomptable, est ici perçue comme un reflet de l’âme humaine tourmentée et pleine de contradictions. Ce passage exprime l’intensité de la douleur intérieure, comparée au “rire amer” de l’homme vaincu, une référence à la résignation face à l’inexorable souffrance de la condition humaine.
La Nuit et le Désir du Vide
Dans la troisième strophe, Baudelaire exprime une relation paradoxale avec la nuit :
“Comme tu me plairais, ô nuit ! sans ces étoiles / Dont la lumière parle un langage connu !”
Ici, la nuit est désirée pour son obscurité et son vide. Baudelaire recherche l’“absence de lumière”, un espace où le monde semble se dissoudre dans l’obscurité. Cependant, les “étoiles” et leur lumière rompent ce vide, apportant un sens que le poète ne veut pas. Cela représente la lutte du poète contre les distractions et les illusions que le monde impose à ses pensées profondes. La nuit, dans ce cas, devient un lieu de recherche de solitude pure, loin des significations imposées par la lumière.
Les Ténèbres et les Souvenirs du Passé
Les derniers vers du poème introduisent une image terrifiante des ténèbres :
“Mais les ténèbres sont elles-mêmes des toiles / Où vivent, jaillissant de mon œil par milliers, / Des êtres disparus aux regards familiers.”
Les ténèbres sont présentées comme des “toiles” qui capturent et maintiennent vivants les souvenirs des êtres disparus. Ces “êtres disparus” représentent des spectres du passé, des figures familières du poète qui continuent de hanter sa vision. La lumière du souvenir jaillit de ses yeux comme des visions du passé, des âmes perdues et des vies révolues qui persistent dans l’obscurité de son esprit.
L'Obsession et la Douleur Intérieure
L’obsession est le thème central du poème, illustrée par la manière dont Baudelaire utilise la nature pour exprimer ses tourments. L’océan, les bois, la nuit et les ténèbres sont des éléments qui incarnent la profondeur de la souffrance intérieure du poète. Le poème donne l’impression d’un esprit piégé dans ses propres pensées obsédantes, cherchant la paix dans un monde où l’obscurité semble offrir à la fois refuge et angoisse.
La Nature et ses Forces Incontrôlables
La nature, dans Obsession, n’est pas un espace de beauté ou de tranquillité, mais un reflet de la violence intérieure du poète. L’océan est détesté pour son agitation, la nuit est un désir de vide, et les bois sont perçus comme des cathédrales de souffrance. Ces éléments naturels sont des métaphores des forces incontrôlables qui dominent la condition humaine et l’expérience subjective de Baudelaire.
La Souffrance et la Mémoire du Passé
La fin du poème évoque le thème de la mémoire, avec des êtres disparus qui continuent de hanter le poète. Les ténèbres deviennent une toile où ces figures du passé se manifestent, suggérant que la souffrance et les souvenirs ne s'effacent jamais complètement. Au contraire, ils vivent dans l’obscurité de l’esprit, devenant des spectres auxquels le poète est condamné à faire face.
Obsession est un poème où Baudelaire expose ses tourments intérieurs à travers la nature. La mer, la nuit, et les ténèbres deviennent des symboles de ses luttes contre la douleur existentielle et la mélancolie. Le poème montre un poète qui, tout en cherchant à s’échapper de la souffrance, reste en proie à des obsessions profondes, hanté par le passé et les fantômes de sa propre mémoire.