A la fin tu es las de ce monde ancien
Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine
Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation
Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme
L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventure policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers
J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
J'aime la grâce de cette rue industrielle
Située à Paris entre la rue Aumont-Thieville et l'avenue des Ternes
[...]
Extrait de Zone - Apollinaire, Alcools (1913)
Zone est le poème d’ouverture du recueil Alcools (1913) de Guillaume Apollinaire, et il marque une rupture décisive avec les formes poétiques traditionnelles. À travers ce poème, Apollinaire souhaite affirmer une poésie moderne, libérée des conventions de la versification classique. Le poème reflète non seulement son époque, celle de la modernité naissante, mais aussi une quête personnelle pour redéfinir la poésie. En choisissant de supprimer toute ponctuation et en abandonnant les structures régulières des vers, Apollinaire introduit une poésie nouvelle, plus proche du flux de la pensée et de l’expression libre. Zone se fait donc le manifeste d’un changement radical dans l’art poétique.
Le poème s'ouvre par un appel à la lassitude du monde ancien : "A la fin tu es las de ce monde ancien." Cette phrase souligne le sentiment d’usure et d’épuisement face à la répétition et à la rigidité des anciennes structures, que ce soit celles de la société, de l’art ou des croyances. Le poème manifeste un rejet du passé et de ses traditions. Le monde antique, avec ses idéaux classiques, est dépassé, et Apollinaire cherche une nouvelle forme d’expression pour rendre compte de son époque.
L’image de la "Bergère" et de la "tour Eiffel" dans la même phrase, qui juxtapose la tradition pastorale et la modernité technologique, montre cette confrontation entre l'ancien et le moderne. La "tour Eiffel", symbole de la modernité industrielle, et le "troupeau des ponts", qui fait référence aux structures métalliques modernes, apparaissent dans un même cadre, représentant ainsi le passage du temps et l’évolution des symboles. La religion, même, est vue à travers un prisme de modernité, où le christianisme est le seul élément demeurant "neuf", mais aussi le plus ancré dans la tradition. Apollinaire fait ainsi un constat de l’écart entre un passé idéalisé et un présent où tout semble en constante évolution.
Apollinaire plonge dans la description d'une rue parisienne, un lieu concret et quotidien, pour illustrer la modernité. Le poème se fait le témoin de la vie urbaine, avec des éléments de la société industrielle et des signes de la vie moderne. La rue est "neuve et propre", mais elle est aussi bruyante, remplie de bruit industriel ("la sirène y gémit", "une cloche rageuse y aboie"). Ces sons, qui ponctuent la journée, marquent l’intensité de la vie urbaine, mais aussi l’impersonnalité de la ville moderne, où chaque individu semble être pris dans un tourbillon d’activités répétitives et mécaniques.
Les travailleurs ("les directeurs, les ouvriers") et les figures de la vie urbaine ("les belles sténo-dactylographes") traversent la rue sans grande distinction. La répétition des actions, le bruit incessant et l’absence de rupture montrent un quotidien où les individus sont façonnés par la machine sociale, une mécanique où chaque élément est interchangeable.
Ce poème est également marqué par une critique de la poésie traditionnelle et de son rôle dans la société. Apollinaire évoque une rupture avec les formes littéraires anciennes : "Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux." Ici, la poésie devient quelque chose de plus proche de la réalité du quotidien, un phénomène immédiat et réactif aux événements du monde moderne. Loin de s'enfermer dans des vers réguliers ou des rimes parfaites, la poésie d'Apollinaire se libère et se fait plus fluide, en écho à la modernité qui rejette les anciennes règles et conventions.
Les "prospectus", "catalogues" et "affiches" qui "chantent tout haut" sont des symboles de la poésie nouvelle : bruyante, pressante, effervescente, mais également dénuée de la subtilité et de l’élégance de la poésie classique. Apollinaire critique ici une poésie trop liée à un passé révolu, et s'engage pour une forme poétique plus adaptée à son époque, où le quotidien, la consommation de masse et la publicité deviennent de nouveaux sujets légitimes pour la poésie.
Zone est également un poème qui traverse les espaces, qui se déplace entre différents lieux et idées, ce qui reflète l’idée de mobilité et de fluidité propres à la modernité. En tant que manifeste pour une poésie moderne, Zone ne se contente pas d’évoquer un Paris urbain et industriel ; elle est une exploration de la multiplicité des espaces, des impressions et des sensations qui marquent l'expérience de l'époque. Le poème, par son absence de ponctuation et sa construction irrégulière, reflète cette vision fragmentée de la réalité moderne, qui échappe à toute forme d’organisation traditionnelle.
En plaçant Zone au début de Alcools, Apollinaire fait un geste radical qui ouvre le recueil à une nouvelle poésie, débarrassée des contraintes formelles et des références passées. Le poème reflète une époque en pleine mutation, où la ville moderne, la technique et la vie industrielle remplacent les idéaux anciens. Il exprime un désir de rupture avec la tradition et l'envie d'inventer un nouveau langage poétique, adapté à l’ère du temps. Par sa fluidité, son rythme, son absence de ponctuation et son approche libre de la forme, Zone marque l'avènement d'une poésie nouvelle, qui trouve sa place dans le quotidien de l'époque et dans la modernité effervescente du début du XXe siècle.