Léandre le sot,
Pierrot qui d'un saut
De puce
Franchit le buisson,
Cassandre sous son
Capuce,
Arlequin aussi,
Cet aigrefin si
Fantasque
Aux costumes fous,
Ses yeux luisant sous
Son masque,
- Do, mi, sol, mi, fa, -
Tout ce monde va,
Rit, chante
Et danse devant
Une belle enfant
Méchante
Dont les yeux pervers
Comme les yeux verts
Des chattes
Gardent ses appas
Et disent : " À bas
Les pattes ! "
- Eux ils vont toujours ! -
Fatidique cours
Des astres,
Oh ! dis-moi vers quels
Mornes ou cruels
Désastres
L'implacable enfant,
Preste et relevant
Ses jupes,
La rose au chapeau,
Conduit son troupeau
De dupes ?
Verlaine - Fêtes Galantes
Paul Verlaine, poète majeur du symbolisme, explore dans Colombine une facette typique des Fêtes galantes (1869) : une atmosphère à la fois festive et empreinte de mélancolie. Inspiré par l’univers théâtral de la commedia dell’arte, ce poème met en scène des personnages emblématiques tels que Pierrot, Arlequin ou Cassandre, qui gravitent autour de Colombine, figure féminine à la fois séduisante et cruelle.
Structuré en six strophes de six vers, le poème joue sur les contrastes entre légèreté apparente et gravité sous-jacente, offrant une réflexion sur les illusions de l’amour et la manipulation des cœurs. Nous analyserons ici comment Verlaine, par son traitement poétique et musical, donne une profondeur symbolique à cette danse des dupes.
Dès les premières strophes, Verlaine évoque les figures de la commedia dell’arte : Léandre, Pierrot, Cassandre et Arlequin. Ces personnages archétypaux, bien que issus de la tradition comique, sont ici décrits avec une teinte ironique et légère. Par exemple, Pierrot "franchit le buisson" avec un "saut de puce", une image à la fois burlesque et désinvolte.
Arlequin, "aigrefin si fantasque", est présenté comme un personnage astucieux mais insaisissable. Cette description vivante et animée reflète l’énergie de la fête, tout en suggérant un certain ridicule des protagonistes. L’évocation de leurs costumes et de leurs gestes ajoute une dimension visuelle, renforçant l’aspect théâtral du poème.
Au centre de cette scène se trouve Colombine, figure féminine fascinante et manipulatrice. Verlaine la dépeint avec des "yeux pervers", comparés à ceux des "chattes", une image qui mêle séduction et danger. Son attitude méprisante, exprimée par le cri "À bas les pattes !", souligne son pouvoir sur ses prétendants, qui semblent tous dupes de son charme.
Colombine est ici l’incarnation de la femme fatale, dont la beauté et la cruauté mènent les autres personnages à leur perte. Son "implacable" caractère la place au-dessus du tumulte qu’elle provoque, accentuant son rôle central et tyrannique dans cette danse des cœurs.
Le poème oscille entre une ambiance festive, portée par la musique et la danse, et une gravité plus profonde. Les personnages "chantent et dansent", et les vers rythmiques imitent le mouvement joyeux d’une farandole. Cependant, cette légèreté est contredite par les dernières strophes, où le "fatidique cours des astres" et la mention des "mornes ou cruels désastres" introduisent une tonalité sombre.
Cette dualité est caractéristique de Verlaine, qui mêle souvent le jeu et la gravité, l’apparence et la profondeur. Les personnages, bien qu’insouciants, semblent condamnés à suivre Colombine dans une direction fatale, soulignant la nature éphémère et trompeuse de leurs plaisirs.
Le poème est composé de vers, majoritairement courts et simples, renforcent la légèreté apparente du texte. Par exemple, les répétitions de sons ("Do, mi, sol, mi, fa") rappellent une comptine ou une ritournelle musicale, évoquant le rythme enjoué de la danse.
Cependant, cette musicalité joyeuse contraste avec les thèmes évoqués, créant une tension entre la forme et le fond. Les allitérations en "s" et "r", fréquentes dans le texte, ajoutent une fluidité qui mime le mouvement des personnages tout en suggérant une certaine insistance, voire une obsession.
Enfin, derrière cette scène festive et théâtrale se cache une réflexion plus universelle sur la condition humaine. Colombine, avec sa cruauté et son charme, peut être interprétée comme une métaphore du destin ou de l’amour, conduisant les hommes vers des illusions et des désillusions. Les personnages, décrits comme un "troupeau de dupes", incarnent l’humanité aveuglée, entraînée dans une course fatale et inévitable.
Cette vision tragique est renforcée par la question finale : "Oh ! dis-moi vers quels mornes ou cruels désastres [...] Conduit son troupeau de dupes ?" La réponse reste en suspens, laissant au lecteur le soin d’interpréter cette danse des illusions.
Avec Colombine, Paul Verlaine mêle habilement la légèreté de la commedia dell’arte à une profondeur symboliste. Derrière le jeu et la danse se cache une réflexion mélancolique sur l’amour, le désenchantement et le destin. Ce poème, par sa richesse visuelle et musicale, incarne parfaitement l’ambiguïté des Fêtes galantes, où le sourire masque souvent une larme. Verlaine nous offre ici une leçon intemporelle sur la fragilité des illusions humaines.