Le pré est vénéneux mais joli en automne
Les vaches y paissant
Lentement s'empoisonnent
Le colchique couleur de cerne et de lilas
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-la
Violatres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne
Les enfants de l'école viennent avec fracas
Vêtus de hoquetons et jouant de l'harmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément
Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne
Guillaume Apollinaire (1880 - 1918)
Le poème Les Colchiques de Guillaume Apollinaire a été publié pour la première fois le 15 novembre 1907 dans le journal La Phalange. Ce poème, profondément marqué par la thématique du poison et de l’échec amoureux, repose sur une comparaison entre une femme et une fleur, le colchique, une plante vénéneuse. Contrairement à l’image romantique de la femme-fleur douce et bienfaisante, la colchique incarne un amour mortel, poison insidieux. Cette métaphore florale prend ici une tournure sombre et tragique, correspondant à la douloureuse expérience du poète avec l’amour et le sentiment d’être mal aimé. Ce poème, rédigé en 1901, fait suite à La Chanson du mal aimé et reflète les tourments émotionnels d’Apollinaire, dont la rencontre avec Annie Playden à la même époque n’a fait qu’amplifier ses sentiments de souffrance.
Le colchique, "couleur de cerne et de lilas", est une fleur qui incarne à la fois la beauté et le poison. Apollinaire choisit une plante vénéneuse pour symboliser l’amour qu’il éprouve, suggérant ainsi que cet amour est aussi attirant que dangereux. La mention des yeux de la femme, "comme cette fleur-là", associe la beauté du regard féminin à celle de la colchique, mais en insistant sur son côté mortel, un poison invisible mais puissant. Cette image renverse la traditionnelle métaphore romantique de la femme comme une fleur douce et délicate : ici, elle est synonyme de souffrance et de déclin.
Les "cerne" et "lilas", couleurs froides et déprimantes, évoquent la mélancolie et la tristesse, renforçant l’idée que cet amour est source de souffrance. La phrase "ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne" souligne le processus de destruction progressive que l’amour peut causer. L’empoisonnement, lent et inexorable, reflète l’asphyxie émotionnelle à laquelle Apollinaire se soumet en raison de son attachement à la femme. Le poème devient ainsi une exploration de l'amour comme une expérience toxique, fatale et irrémédiable.
Dans la deuxième strophe, Apollinaire introduit des enfants "de l'école" qui, vêtus de hoquetons, cueillent les colchiques. Leur présence, joyeuse et bruyante, contraste fortement avec la tonalité sombre du reste du poème. Ils sont associés aux colchiques, ces fleurs "comme des mères", renforçant l’idée que les enfants sont liés à une transmission de souffrance. La fleur, à la fois mère et fille, devient un symbole d’une répétition générationnelle du malheur. Ce motif de la filiation, avec des "filles de leurs filles", suggère que la souffrance liée à l’amour toxique est transmise de génération en génération, sans fin.
L'évocation des enfants cueillant les colchiques peut aussi être l’image d'une innocence qui se fait contaminée par la douleur et la souffrance des adultes. Les enfants, malgré leur gaieté apparente, deviennent les héritiers d’une souffrance insidieuse et silencieuse, symbolisée par la fleur empoisonnée. Ce contraste entre l’enfance joyeuse et la réalité sombre du monde adulte introduit un aspect tragique, suggérant que même l’innocence est contaminée par la souffrance émotionnelle.
Le cadre du poème est un pré "vénéneux" et mal fleuri, sous l’effet d’un automne qui marque la fin du cycle de la vie végétale. L’automne, saison du déclin et de la mort, amplifie la mélancolie du poème. Ce paysage automnal, avec ses "vaches abandonnant / Pour toujours ce grand pré mal fleuri", évoque une fin inéluctable, non seulement pour la nature, mais aussi pour l’amour et les relations humaines. L’automne est ici perçu comme une métaphore de la fin de l’amour, de la déception et du renoncement.
Le pré, normalement un lieu de prospérité et de vie, devient ici un lieu de souffrance et de déclin. La lenteur avec laquelle les vaches "s'empoisonnent" et abandonnent le pré suggère que l’issue de cet amour est inévitable, un poison qui se diffuse lentement, mais sûrement, jusqu’à la disparition des forces vitales. Le pré, en train de mourir sous l'automne, reflète ainsi l’état d’âme du poète, qui se sent empoisonné par un amour cruel et sans retour.
La dernière strophe évoque le chant du gardien du troupeau, qui "chante tout doucement". Ce chant, discret et lent, contraste avec l’agitation des enfants et le bruit de la vie qui les entoure. Il est comme une chanson funèbre, une mélancolie silencieuse qui accompagne la fin de tout ce qui est vivant et joyeux. Ce chant pourrait symboliser la solitude du poète face à son amour raté, un murmure de désespoir qui se fond dans la tristesse générale du paysage automnal. Le gardien, comme le poète, semble accepté la souffrance et la fin inévitable de ce cycle, sans possibilité de résistance.
Dans Les Colchiques, Apollinaire transforme la fleur en un symbole de l’amour vénéneux, destructeur et inévitable. La colchique, plante toxique et fragile, devient l’image d’un amour qui fait souffrir le poète. Le poème décrit un amour qui s’épanouit comme une fleur magnifique mais fatale, et qui empoisonne lentement la vie du poète. Le cadre automnal et la référence à la génération des enfants, un peu comme une malédiction transmise, intensifient l’idée de souffrance héritée et inévitable. Apollinaire capture ainsi l’essence d’un amour tragique, sans espoir de rédemption, dans un poème où la beauté de la nature se mêle à la douleur humaine.