Arthur Rimbaud
L’homme pâle, le long des pelouses fleuries,
Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents :
L’Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries
– Et parfois son oeil terne a des regards ardents…
Car l’Empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie !
Il s’était dit : » Je vais souffler la liberté
Bien délicatement, ainsi qu’une bougie ! «
La liberté revit ! Il se sent éreinté !
Il est pris. – Oh ! quel nom sur ses lèvres muettes
Tressaille ? Quel regret implacable le mord ?
On ne le saura pas. L’Empereur a l’oeil mort.
Il repense peut-être au Compère en lunettes…
– Et regarde filer de son cigare en feu,
Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu.
Arthur Rimbaud, Poésies
Rages de Césars dépeint un empereur vieillissant et désabusé, traversant un état de mélancolie et de regret. Rimbaud présente un personnage solitaire qui contemple son passé, notamment ses vingt ans de pouvoir et d’orgie, et les fleurs des Tuileries, symboles de sa jeunesse et de sa gloire passée.
L’homme, habillé en noir et fumant un cigare, est physiquement présent mais mentalement tourné vers le passé.
Il se remémore son pouvoir, les excès et les tentatives de « souffler la liberté comme une bougie ».
Le poète insiste sur son désarroi et son isolement, avec des questions restées sans réponse : quel nom l’obsède, quel regret le ronge ?
L’image finale du nuage bleu évoque la fuite du temps et la nostalgie des instants passés, laissant l’empereur dans une posture d’impuissance face à la mémoire et au regret.
Le thème de la vieillesse et du désenchantement :
L’empereur est présenté comme fatigué et désabusé, marqué par le poids des années et des excès.
La mémoire et la nostalgie :
Le poème est centré sur le regret du passé et la conscience de la perte du pouvoir et de la jeunesse.
Le pouvoir et ses limites :
L’empereur, malgré son autorité passée, est incapable de changer le temps ni de raviver la liberté, ce qui montre la fragilité du pouvoir humain.
Procédés poétiques et stylistiques :
Images et métaphores : « souffler la liberté comme une bougie » → fragilité du pouvoir et de la liberté.
Antithèse et opposition : entre jeunesse/puissance et vieillesse/désillusion.
Effet sonore et musical : répétition de consonnes et rythme ternaire qui renforce la lenteur et la mélancolie.
Suspension et interrogation : « Quel nom… Quel regret… On ne le saura pas » → accent sur le mystère et l’intériorité.
Rages de Césars, poème extrait des Poésies de 1870, met en scène un empereur vieillissant confronté au poids du temps et au regret des excès passés. Rimbaud, figure de la poésie adolescente et symboliste, explore les limites du pouvoir, la nostalgie et l’intériorité humaine. Nous analyserons successivement : (1) le portrait de l’empereur, (2) les souvenirs et regrets, et (3) les procédés poétiques qui renforcent la mélancolie.
De « L’homme pâle, le long des pelouses fleuries » à « parfois son oeil terne a des regards ardents » – Portrait de l’empereur
Rimbaud ouvre sur une description physique et symbolique : l’empereur est « pâle », habillé de noir, cigare aux dents. La couleur « pâle » souligne la fatigue, la déchéance, tandis que le noir évoque la solennité et le deuil intérieur. Les « regards ardents » contrastent avec la pâleur, montrant des éclats de passion et de souvenirs intenses. Le cadre des pelouses fleuries contraste avec la noirceur du personnage, symbolisant l’écart entre le monde vivant et la stase de l’empereur.
De « Car l’Empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie ! » à « L’Empereur a l’oeil mort » – Les souvenirs et regrets
Le poète explore le passé tumultueux et les excès de pouvoir : « vingt ans d’orgie » et la tentative de « souffler la liberté… comme une bougie » traduisent l’illusion de grandeur et la fragilité de ses actes. La question « Quel nom sur ses lèvres tressaille ? Quel regret implacable le mord ? » introduit la dimension introspective et mystérieuse, accentuant le contraste entre la puissance passée et l’impuissance présente. L’œil mort symbolise la fin de la vitalité et de la capacité à agir.
De « Il repense peut-être au Compère en lunettes… » à la fin – Nostalgie et fuite du temps
L’évocation du « Compère en lunettes » et du « nuage bleu » transporte le lecteur dans une mémoire presque intime et poétique, où le monde réel et le souvenir se mêlent. Le nuage bleu devient une image de la fugacité du temps et de la mélancolie. La lenteur et la douceur de la dernière image renforcent la dimension contemplative et désabusée du poème, clôturant sur une note mélancolique et irréversible.
Dans Rages de Césars, Rimbaud brosse le portrait d’un empereur isolé, nostalgique et désabusé, marqué par la fugacité du temps et les limites du pouvoir humain. À travers des images fortes, des métaphores suggestives et des contrastes saisissants, le poète évoque la tension entre grandeur passée et impuissance actuelle, offrant un poème à la fois historique, introspectif et poétique, fidèle à son exploration des émotions et de la mémoire.