Brangues
Brangues, c’est sans doute cette syllabe de bronze monnayée trois fois le jour par l’Angélus, à laquelle mon oreille, à travers ce présent qui est déjà l’avenir, était préparée, pour que, après cette longue enquête poursuivie à travers toute la terre, j’y associe le repos de mes dernières années. Ce fleuve à quoi la rhétorique a bien raison d’assimiler la vie humaine, j’ai maintenant position sur sa berge, et si je suis trop loin pour qu’il m’entraîne de ce courant plein de tourbillons, du moins, tandis que j’arpente d’un pas méditatif cette terrasse ombragée d’une rangée de tilleuls vénérables, on m’a donné un autre Rhône dans le ciel pour que j’en accompagne depuis l’entrée jusqu’à la sortie la mélodie intarissable. Je parle de cette exposition raisonnable, de cette puissante ondulation de collines prosodiques, se relevant et s’abaissant comme une phrase, comme un vers de Virgile, comme une période de Bossuet, que ponctuent çà et là la tache blanche d’un mur de ferme, l’humble feu maintenu à travers bien des siècles d’un groupe de foyers. Ce mouvement immobile, cette ligne en pèlerinage vers l’infini, comme elle parle à mes yeux, comme elle chante ! Que de souvenirs elle amène, et vers quelles promesses encore elle m’entraînerait, s’il n’y avait derrière moi ce gros château plein d’enfants et de petits-enfants qui me dit : C’est fini, maintenant, voyageur ! et vois la forte maison pour toujours avec qui tu as choisi de te marier par-devant notaire !
Cela ne m’empêche pas, quelques enjambées suffisent, d’aller vérifier de temps en temps le fleuve dont la présence invisible et la mélopée diffuse emplit l’heure diaprée du matin et solennelle de l’après-midi, et boire une gorgée vivifiante à son onde glacée. Le psaume nous dit, et l’on m’a posté ici pour témoigner que c’est vrai, que sa source est ” dans les montagnes saintes “, dans le pays de la pierre éternelle et des neiges immaculées ! et quand le soir vient, quel azur ineffable charrie vers mon attention béante cette froide nymphe, quelle nacre, quelle dissolution de rose et de safran, quel torrent de pivoines écarlates et de sombre cuivre ! Chante, rossignol de juin ! et que l’aile coupante de l’hirondelle, que le chant nostalgique du coucou se mêle à ces îles de gravier, à ces saules décolorés auxquels le vieux poète pour toujours a suspendu sa harpe ! Il fait semblant de rester immobile aujourd’hui, mais il est content de voir que tout marche joyeusement et triomphalement autour de lui, non seulement le fleuve, dont il est écrit que la poussée irrésistible ne cesse de réjouir la cité de Dieu, mais la vallée tout entière avec ses villes, ses villages et ses cultures, comme une partition pompeuse ! Tout cela vient de l’orient et s’en va à grand étalage de silence vers l’horizon. Et, doublant la montagne et le fleuve, il y a pour leur indiquer le chemin d’une procession à l’infini, des peupliers. Vieux Pan ! tu auras beau courir, tu n’en auras jamais fini d’épuiser cette Syrinx en fuite ; cette ribambelle à l’infini de tuyaux dont les groupes et les indications verticales donnent repère et rythme aux avancements calculés du regard et qui sont comme la perspective des barres et des notes sur les parallèles de la portée. Je n’ai plus besoin comme aux jours de ma jeunesse de dépouiller mes vêtements pour me mettre à la nage au milieu de cette magnificence symphonique et pour ajouter ma brasse à ce courant à la fois comme le bonheur invincible et persuasif. J’ai épousé pour toujours ce bienheureux andante ! J’ai besoin de cet allègement, de ce recommencement sous mon corps, liquide, de l’éternité, j’ai besoin de cette invitation inépuisable à partir pour constater que je n’ai pas cessé d’être bienheureusement à la même place. Alors salut, étoile du soir ! Il y a pour t’indiquer pensivement dans le ciel, au fond du parc, dans le coin le plus reculé de mon jardin, un long peuplier mince, comme un cierge, comme un acte de foi, comme un acte d’amour ! C’est là, sous un vieux mur tapissé de mousses et de capillaires, que j’ai marqué ma place. C’est là, à peine séparé de la campagne et de ses travaux, que je reposerai, à côté de ce petit enfant innocent que j’ai perdu, et sur la tombe de qui je viens souvent égrener mon chapelet. Et le Rhône aussi, il ne s’interrompt pas de dire son chapelet, son glauque rosaire, d’où s’échappe de temps en temps l’exclamation lyrique d’un gros poisson, et n’est-ce pas Marie dans le ciel, cette étoile resplendissante ? cette planète, victorieuse de la mort, que je ne cesse pas de contempler ?
Commentaire composé de Brangues de Paul Claudel
Introduction
Dans le poème en prose Brangues de Paul Claudel, l’auteur nous invite à une méditation profonde sur la nature, la vie et la quête spirituelle à travers un paysage où se mêlent le réel et le symbolique. Ce texte, d'une grande beauté, semble marquer la fin d'un long voyage pour le poète, un retour à la paix et à la contemplation après une existence marquée par la recherche de sens. À travers l’évocation de Brangues, un lieu réel et symbolique, Claudel exprime sa vision du monde et de la relation entre l’homme, la nature et Dieu. Ce commentaire explorera comment Claudel parvient à créer un univers poétique où la contemplation du paysage devient un moyen d'atteindre une compréhension plus profonde de l’existence humaine et de la présence divine.
1. Le paysage comme métaphore de l’existence humaine
Dans Brangues, le paysage est bien plus qu’un simple décor ; il devient une métaphore de la vie humaine. Claudel écrit : « le fleuve à quoi la rhétorique a bien raison d’assimiler la vie humaine », une image qui traduit l'idée que la vie, tout comme un fleuve, est un mouvement perpétuel. Ce fleuve n’est pas seulement physique ; il est aussi spirituel, représentant le flot du temps, les tourments, mais aussi la beauté et la sérénité du voyage intérieur. Le poète se positionne sur une berge, une posture qui évoque l’idée de distance et d’observation, comme si l’homme, mû par sa quête, se trouvait à la fois dans le monde et au-delà de lui. La référence à la nature, avec ses « tilleuls vénérables » et le Rhône qui « emplit l’heure » comme une mélodie, montre que ce paysage fait écho aux mouvements intérieurs du poète, aux soubresauts de son âme qui cherche à se réconcilier avec le monde.
2. La quête spirituelle et le retour à soi
Tout au long du poème, le poète se tourne vers Brangues comme un lieu de recueillement, un lieu où il trouve la paix après ses errances. Il évoque, presque nostalgique, le « gros château plein d’enfants et de petits-enfants » comme la fin d'un voyage, où la quête se termine enfin par un ancrage dans la stabilité. Pourtant, même dans cette stabilité, il continue à se nourrir de la beauté du monde. Le fleuve, qu’il compare à un psaume, devient une image du divin, une présence presque palpable dans sa vie quotidienne. Claudel mêle ainsi la poésie et la prière, transformant chaque geste du quotidien en un acte spirituel. Le paysage devient donc le miroir de son âme qui, bien qu’en apparence tranquille, continue à chercher, à se nourrir de l'invisible. Cette recherche n’est pas une fuite, mais un retour à l’intérieur, vers un moi qui est en quête d’unité avec le divin.
3. Le temps, la mémoire et l’éternité dans le paysage
Claudel explore également la relation entre le temps et la mémoire. Dans un passage, il évoque la lumière qui se fait le reflet d’un « azur ineffable », une image d’éternité qui traverse le temps. Les souvenirs, comme les fleuves, sont des éléments fluides qui s’entrelacent et se répercutent, mais jamais de façon linéaire. Ce sont des impressions, des moments suspendus dans un présent qui, tout en étant fragile, est perçu comme un lien avec l’éternité. Le poème fait référence à des éléments intemporels : la « nacre », les « pivoines écarlates », ces fleurs fugaces, tout en étant des symboles de la beauté transitoire, renvoient à l’infini et à l’éternité de la nature. La réflexion sur le temps et la mémoire s’intègre ainsi dans une vision où l’homme, tout en étant limité par le temps, peut accéder à une forme d’éternité par la contemplation et l’introspection.
4. La relation entre l'homme et Dieu : une communion silencieuse
L’un des axes les plus poignants du poème réside dans la relation entre l’homme et Dieu. Claudel invite à une forme de communion silencieuse avec le divin. Lorsqu’il parle de « cette étoile resplendissante », de « la planète victorieuse de la mort », il semble faire référence à une présence divine qui illumine son chemin et ses pensées. Ce Dieu, non pas dans une forme anthropomorphique, mais plutôt comme une lumière, une étoile, une présence palpable, nourrit sa quête spirituelle. Ce dialogue avec Dieu n’est pas fait de paroles, mais de silence et d’observation. Le poème s’achève sur cette vision sereine, où la nature et le divin se confondent, et où l’homme trouve enfin sa place, non dans une quête de sens active, mais dans l'acceptation et la contemplation de l’invisible.
Conclusion
Dans Brangues, Paul Claudel parvient à créer un poème en prose d'une grande richesse, où le paysage, la quête spirituelle et la relation avec Dieu sont intimement liés. À travers l'évocation de ce lieu symbolique, le poète nous invite à réfléchir sur notre propre rapport au monde, à la nature, au temps et à l’éternité. Le poème devient ainsi un lieu de méditation où la beauté du monde, même dans sa fragilité, devient un chemin vers l'infini. Par cette exploration poétique, Claudel nous montre que la quête spirituelle n’est pas seulement un chemin vers l’au-delà, mais aussi un voyage intérieur, un retour à soi dans la contemplation du monde qui nous entoure.