Tu me dis que ces vers sont obscurs et peut-être
Qu'ils le sont moins pourtant que je ne l'ai voulu
Sur le bonheur volé fermons notre fenêtre
De peur que le jour n'y pénètre
Et ne voile à jamais la photo qui t'a plu
Tu me dis Notre amour s'il inaugure un monde
C'est un monde où l'on aime à parler simplement
Laisse là Lancelot laisse la Table Ronde
Yseut Viviane Esclarmonde
Qui pour miroir avaient un glaive déformant
Lis l'amour dans mes yeux et non pas dans les nombres
Ne grise pas ton cœur de leurs philtres anciens
Les ruines à midi ne sont que des décombres
C'est l'heure où nous avons deux ombres
Pour mieux embarrasser l'art des sciomanciens
La nuit plus que le jour aurait-elle des charmes
Honte à ceux qu'un ciel pur ne fait pas soupirer
Honte à ceux qu'un enfant tout à coup ne désarme
Honte à ceux qui n'ont pas de larmes
Pour un chant dans la rue une fleur dans les prés
Tu me dis laisse un peu l'orchestre des tonnerres
Car par le temps qu'il est il est de pauvres gens
Qui ne pouvant chercher dans les dictionnaires
Aimeraient des mots ordinaires
Qu'ils se puissent tout bas répéter en songeant
Si tu veux que je t'aime apporte-moi l'eau pure
A laquelle s'en vont leurs désirs s'étancher
Que ton poème soit le sang de ta coupure
Comme un couvreur sur la toiture
Chante pour les oiseaux qui n'ont où se nicher
Que ton poème soit l'espoir qui dit A suivre
Au bas du feuilleton sinistre de nos pas
Que triomphe la voix humaine sur les cuivres
Et donne une raison de vivre
A ceux que tout semblait inviter au trépas
Que ton poème soit dans les lieux sans amour
Où l'on trime où l'on saigne où l'on crève de froid
Comme un air murmuré qui rend les pieds moins lourds
Un café noir au point du jour
Un ami rencontré sur le chemin de croix
Pour qui chanter vraiment en vaudrait-il la peine
Si ce n'est pas pour ceux dont tu rêves souvent
Et dont le souvenir est comme un bruit de chaînes
La nuit s'éveillant dans tes veines
Et qui parle à ton cœur comme au voilier le vent
Tu me dis Si tu veux que je t'aime et je t'aime
Il faut que ce portrait que de moi tu peindras
Ait comme un ver vivant au fond du chrysanthème
Un thème caché dans son thème
Et marie à l'amour le soleil qui viendra
Commentaire composé du poème Ce que dit Elsa de Louis Aragon
Introduction
Le poème Ce que dit Elsa fait partie du recueil Le Fou d'Elsa de Louis Aragon, publié en 1962. Il reflète l’amour passionné du poète pour Elsa Triolet, tout en mêlant des éléments de réflexion sur la poésie, l’amour, la simplicité et la sincérité. À travers ce poème, Aragon propose une poésie qui rejette les artifices et les oripeaux des poèmes d'amour traditionnels, prônant une approche plus directe, plus intime et plus humaine. Il déclare que l'amour véritable réside dans la simplicité et dans l'échange authentique, loin des symboles et des métaphores complexes des chevaliers ou des légendes. Dans cette analyse, nous explorerons la manière dont Aragon se joue des conventions de la poésie traditionnelle pour célébrer l'amour dans sa forme la plus pure, ainsi que l’idéalisme et la critique de l’époque qu’il exprime à travers le poème.
1. Un rejet des conventions poétiques et des symboles chevaleresques
Le poème commence par un rejet explicite des images médiévales et des figures mythiques. Elsa dit à Aragon de "laisser là Lancelot, laisse la Table Ronde", suggérant que l’amour, dans son expression la plus authentique, ne relève pas des contes de chevalerie, mais du quotidien. Aragon invite à abandonner les métaphores d’aventure et de quête héroïque pour s’engager dans un amour plus simple, "un monde où l'on aime à parler simplement". Le rejet de la Table Ronde et des figures comme Yseut ou Viviane, qui symbolisent des amours idéalisées et impossibles, représente le désir de s’ancrer dans une réalité plus immédiate et plus réelle. Cette mise à distance des mythes et des légendes permet de dégager l’amour de toute dimension idéologique ou de toute construction romanesque pour en faire une expérience plus humaine et accessible.
2. L’amour dans la simplicité et le quotidien
À travers le poème, Aragon plaide pour une forme d’amour dépouillée, débarrassée des fioritures. Dans les vers "Lis l'amour dans mes yeux et non pas dans les nombres", le poète met en avant l’importance de l’intuition, de la vérité vécue dans l’instant, par opposition à une analyse froide et distante. Le rejet des "philtres anciens" et des "nombres" rappelle l’appel à une poésie qui ne cherche pas à se cacher derrière des artifices ou des procédés complexes. L’amour vrai se trouve dans la simplicité du quotidien, dans les gestes simples comme celui d’apporter "l’eau pure", élément élémentaire et fondamental de la vie.
La poésie devient, dans cette perspective, un outil de communication directe et sincère, capable de toucher le cœur de ceux qui sont éloignés des mots savants et des constructions poétiques trop sophistiquées. Le poème, dans sa plus grande simplicité, devient un "café noir au point du jour", une source de chaleur et de consolation pour les âmes en peine.
3. La poésie comme un acte de résistance et de solidarité
Aragon insiste sur le rôle social et politique de la poésie. Dans les vers "Que ton poème soit dans les lieux sans amour / Où l'on trime où l'on saigne où l'on crève de froid", il met en lumière la fonction de la poésie comme soutien aux plus démunis, aux souffrants et aux invisibles. La poésie, pour Aragon, n’est pas un art réservé aux élites ou aux privilégiés, mais un moyen de lutter contre la misère humaine. Le poème devient ainsi une forme de résistance face à l’injustice sociale et aux conditions de vie difficiles. Il appelle à une poésie capable de réchauffer le cœur de ceux qui souffrent, de les encourager à continuer à avancer, comme un "ami rencontré sur le chemin de croix".
En ce sens, Aragon fait de la poésie un outil de solidarité et d’engagement, un moyen d’adoucir la souffrance des autres, mais aussi de les aider à affronter la dureté de l’existence. Ce poème rejoint donc l’engagement politique et social d’Aragon, qui a toujours œuvré pour la justice et la liberté, notamment à travers son militantisme au sein du Parti communiste.
4. L'amour et la poésie comme refuge et évasion
Malgré sa dimension sociale et engagée, Ce que dit Elsa est aussi une célébration de l’amour comme un refuge, un lieu d’intimité et d’évasion. Aragon voit dans l'amour un moyen de transcender les difficultés de la vie quotidienne, un moyen de se créer un espace à soi, loin du bruit du monde. La poésie devient ici une forme de "refuge", un moyen de créer un univers parallèle où l’amour peut s’épanouir. Dans les vers "Si tu veux que je t'aime, apporte-moi l'eau pure / À laquelle s'en vont leurs désirs s'étancher", il est question de pureté et de simplicité, mais aussi de l’idée que l’amour véritable est une source nourrissante et régénératrice, capable d’apaiser les tourments du monde.
À travers ce poème, Aragon prône une vision de l’amour et de la poésie comme des espaces où l’on peut échapper à la brutalité de la réalité, un lieu où l’on peut créer une forme de beauté intemporelle, loin des préoccupations matérielles et des préoccupations mondaines.
Conclusion
Dans Ce que dit Elsa, Louis Aragon exprime une vision profondément humaniste de l’amour et de la poésie. À travers son rejet des symboles chevaleresques et des métaphores complexes, il prône une approche plus simple, plus directe, de l'amour et de la poésie, tout en mettant l’accent sur leur pouvoir de résistance, de solidarité et d’évasion. Aragon réussit à transformer un poème d'amour en un manifeste poétique qui explore les dimensions sociales et humaines de l'existence, tout en célébrant la beauté de l'intimité amoureuse et de l'échange sincère. L'amour, dans ce poème, est à la fois un refuge et un engagement, une quête de pureté et de simplicité dans un monde souvent marqué par la souffrance et l'injustice.