Je suis comme le roi d'un pays pluvieux,
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux,
Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,
S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres bêtes.
Rien ne peut l'égayer, ni gibier, ni faucon,
Ni son peuple mourant en face du balcon.
Du bouffon favori la grotesque ballade
Ne distrait plus le front de ce cruel malade ;
Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau,
Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau,
Ne savent plus trouver d'impudique toilette
Pour tirer un souris de ce jeune squelette.
Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu
De son être extirper l'élément corrompu,
Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent,
Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,
II n'a su réchauffer ce cadavre hébété
Où coule au lieu de sang l'eau verte du Léthé.
Charles Baudelaire
Les Fleurs du mal, section Spleen et idéal
Introduction
Le poème "Spleen - LXXVII" fait partie de la section Spleen et idéal des Fleurs du mal, et il présente une réflexion sur l’impuissance et la solitude du poète, mais dans un cadre plus universel. Contrairement au Spleen - LXXVI, où le poète évoquait son propre ennui et son malaise, ici, Baudelaire développe une comparaison plus large, en prenant l’image d’un roi pour décrire la condition de celui qui est riche, puissant, mais frappé par un spleen profond. Ce roi, malgré ses richesses et son pouvoir, ne trouve aucune consolation dans le monde qui l’entoure.
I. Le roi du pays pluvieux : richesse et pouvoir sans satisfaction
Le poème s’ouvre par une comparaison : "Je suis comme le roi d'un pays pluvieux." Le roi, ici, incarne la figure du pouvoir et de la richesse. Cependant, cette richesse et ce pouvoir sont associés à la solitude et à l'ennui. Le pays pluvieux, symbolisant un environnement morne et sombre, reflète l'état intérieur du roi, celui d’un souverain qui, malgré sa position élevée, est envahi par l'insatisfaction. L'image du pays pluvieux peut aussi suggérer une vie marquée par la mélancolie et le pessimisme, un cadre où aucune forme de joie ou de chaleur ne peut surgir.
Le roi est aussi "Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux", ce qui renforce l'idée que, malgré sa jeunesse apparente, il est déjà vieux intérieurement, usé par l'ennui et la frustration. Cette jeunesse paradoxale et cette vieillesse précoce symbolisent une vitalité qui ne parvient pas à se réaliser ou à s’épanouir, coincée dans une forme de stérilité existentielle.
II. L’isolement du roi et l’impuissance à se divertir
Le roi s'ennuie malgré sa richesse et son pouvoir. Il "méprise les courbettes" de ses précepteurs, des gestes qui, normalement, auraient dû flatter son ego et éveiller son intérêt. Au lieu de cela, il préfère la compagnie de ses chiens, des animaux qui n’ont aucune prétention et ne suscitent aucun sentiment de supériorité chez lui. Ce rejet des hommes et des plaisirs mondains suggère un désenchantement profond du roi envers les choses de la vie et les relations humaines.
Aucun divertissement ne peut l’égayer : "Rien ne peut l'égayer, ni gibier, ni faucon". Ces activités, souvent associées à la noblesse et au pouvoir, sont vaines pour lui, incapable de combler le vide existentiel dans lequel il se trouve. De plus, "son peuple mourant en face du balcon" souligne l’indifférence du roi envers les souffrances de ceux qu’il gouverne, suggérant une déconnexion totale de la réalité sociale et humaine.
III. La dégradation du corps et de l'esprit
Le poème continue en évoquant la souffrance du roi qui se transforme peu à peu en un être spectrale, déconnecté de la vie. "Du bouffon favori la grotesque ballade / Ne distrait plus le front de ce cruel malade." Le bouffon, habituellement source de divertissement, n’a plus d’effet sur le roi, qui est devenu une "cruel malade", une image du corps souffrant et de l'esprit fatigué.
Les images du "lit fleurdelisé", généralement symbole de confort et de pouvoir, se transforment en "tombeau", signe de la dégradation de la condition humaine du roi. Les "dames d'atour", symboles de l’attractivité et de la séduction, sont incapables de raviver l'intérêt du roi, car "tout prince est beau", mais aucun charme ne peut toucher ce "jeune squelette" : une métaphore de la jeunesse extérieure mais de la mort intérieure.
IV. L’impuissance à rétablir la vitalité et la corruption du corps
La strophe suivante évoque l’impuissance du médecin ou du savant qui tente en vain de guérir le roi : "Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu / De son être extirper l'élément corrompu." Ici, Baudelaire fait référence à la science et aux pratiques médicales anciennes, mais souligne leur inaptitude à résoudre les problèmes profonds de l’âme humaine.
La mention des "bains de sang", héritage des Romains, fait référence à des traitements extrêmes censés revitaliser les corps vieillissants. Cependant, le roi reste un "cadavre hébété", dans lequel ne circule plus "que l'eau verte du Léthé", l’eau de l'oubli dans la mythologie grecque. Cette image finale souligne la corruption du corps et de l'âme, où l’oubli et la mort prévalent sur la vie et la guérison.
Conclusion
Dans Spleen - LXXVII, Baudelaire utilise la métaphore du roi pour exprimer le malaise de vivre, l’ennui, et l'impossibilité de retrouver un sens à l'existence, même dans le luxe et le pouvoir. Le poème illustre la solitude d’un être riche et puissant, mais pourtant vide et désespéré. L’accumulation d’images de dégradation du corps et de l’esprit, ainsi que l’incapacité à échapper à ce spleen, illustrent la profonde impuissance du roi à échapper à la souffrance intérieure. Par cette vision symbolique et universelle du roi, Baudelaire montre que la richesse et le pouvoir ne sont pas des remèdes à l'ennui existentiel et à la dégradation de l'âme.