François Mauriac, Thérèse Desqueyroux, 1927 : chapitre IX
Saint-Clair enfin. À la descente du wagon, Thérèse ne fut pas reconnue. Pendant que Balion remettait son billet, elle avait contourné la gare et, à travers les planches empilées, rejoint la route où stationnait la carriole.
Cette carriole, maintenant, lui est un refuge ; sur le chemin défoncé, elle ne redoute plus de rencontrer personne. Toute son histoire, péniblement reconstruite, s’effondre : rien ne reste de cette confession préparée. Non : rien à dire pour sa défense ; pas même une raison à fournir ; le plus simple sera de se taire, ou de répondre seulement aux questions. Que peut-elle redouter ? Cette nuit passera, comme toutes les nuits ; le soleil se lèvera demain : elle est assurée d’en sortir, quoi qu’il arrive. Et rien ne peut arriver que cette indifférence, que ce détachement total qui la sépare du monde et de son être même. Oui, la mort dans la vie : elle goûte la mort autant que la peut goûter une vivante.
Ses yeux accoutumés à l’ombre reconnaissent, au tournant de la route, cette métairie où quelques maisons basses ressemblent à des bêtes couchées et endormies. Ici Anne, autrefois, avait peur d’un chien qui se jetait toujours dans les roues de sa bicyclette. Plus loin, des aulnes décelaient un bas-fond ; dans les jours les plus terribles, une fraîcheur fugitive, à cet endroit, se posait sur les joues en feu des jeunes filles. Un enfant à bicyclette, dont les dents luisent sous un chapeau de soleil, le son d’un grelot, d’une voix qui crie : « Regardez ! Je lâche les deux mains ! » cette image confuse retient Thérèse, tout ce qu’elle trouve, dans ces jours finis, pour y reposer un cœur à bout de forces. Elle répète machinalement des mots rythmés sur le trot du cheval : « Inutilité de ma vie – néant de ma vie – solitude sans bornes – destinée sans issue. » Ah ! le seul geste possible, Bernard ne le fera pas. S’il ouvrait les bras pourtant, sans rien demander ! Si elle pouvait appuyer sa tête sur une poitrine humaine, si elle pouvait pleurer contre un corps vivant !
Elle aperçoit le talus où Jean Azévédo, un jour de chaleur, s’est assis. Dire qu’elle a cru qu’il existait un endroit du monde où elle aurait pu s’épanouir au milieu d’êtres qui l’eussent comprise, peut-être admirée, aimée ! Mais sa solitude lui est attachée plus étroitement qu’au lépreux son ulcère : « Nul ne peut rien pour moi ; nul ne peut rien contre moi. »
Dans cet extrait du chapitre IX de Thérèse Desqueyroux, François Mauriac nous plonge à nouveau dans l’intériorité du personnage de Thérèse, marquée par la solitude et la désillusion. Après avoir échappé à la justice, elle retourne à Saint-Clair, mais son retour est symbolique d’une immersion dans un vide existentiel profond. L’extrait met en lumière la désespérance de Thérèse, son isolement absolu et son renoncement à toute forme de rédemption ou de soutien extérieur. À travers une réflexion sur sa propre vie, Mauriac dépeint une femme confrontée à la vacuité de son existence, incapable de trouver un sens à sa souffrance ou d’espérer un changement dans sa condition.
L’extrait commence par l’arrivée de Thérèse à Saint-Clair, un lieu qu’elle connaît bien, mais où elle n’est plus reconnue. Ce manque de reconnaissance de la part des autres symbolise la rupture avec son passé et l'effritement de son identité. Thérèse, qui semblait autrefois être une figure centrale, est désormais une étrangère. La scène est marquée par un déplacement physique et mental : « À la descente du wagon, Thérèse ne fut pas reconnue », et le fait qu’elle ait contourné la gare pour rejoindre la carriole, un lieu de refuge pour elle, accentue le thème de la fuite. Le trajet en carriole devient une métaphore de l'isolement intérieur de Thérèse, un espace où elle ne redoute plus « de rencontrer personne », un espace où elle se retire du monde, sans espoir de communication ni de compréhension.
Dès le début de l’extrait, Thérèse admet son impuissance face à sa situation : « rien à dire pour sa défense ; pas même une raison à fournir ». Ce constat de la futilité de toute tentative de justification montre la résignation de Thérèse. Elle choisit le silence, un silence qui devient une forme d’abdication face à la vie et à son propre destin. Elle se laisse aller à une indifférence totale : « le plus simple sera de se taire, ou de répondre seulement aux questions ». Ce renoncement à toute forme de lutte ou de révolte souligne l’état de détachement extrême dans lequel elle se trouve. Thérèse expérimente « la mort dans la vie », une condition où la vie semble se retirer d’elle, laissant place à un vide absolu. Sa souffrance est devenue telle qu’elle ne se sent plus capable de ressentir quoi que ce soit de vivant.
Cette indifférence se double d’une perte de sens de l’existence, comme l’indiquent ses pensées : « Inutilité de ma vie – néant de ma vie – solitude sans bornes – destinée sans issue ». Thérèse se confronte à la vacuité de son existence et à la futilité de ses actions passées. Sa souffrance, qui était autrefois liée à son conflit avec les autres (son mari, la société), est désormais intérieure, plus profonde, une souffrance qui ne trouve ni issue ni réconfort. La répétition de ces phrases montre la puissance de cette pensée autodestructrice, un cercle vicieux duquel Thérèse ne peut s’échapper.
À travers le souvenir d’Anne, d’une image d’un enfant à bicyclette, ou du talus où Jean Azévédo s’est assis, Thérèse semble chercher un peu de réconfort dans le passé, une époque révolue où elle pensait qu’une forme d’épanouissement ou d’admiration était possible. Cependant, ces souvenirs ne font que renforcer son isolement. Elle se souvient d’une illusion perdue : « Dire qu’elle a cru qu’il existait un endroit du monde où elle aurait pu s’épanouir… ». Cette image du bonheur possible avec d’autres êtres, qui l’aimaient et la comprenaient, apparaît comme un rêve brisé. Ce rêve s’effondre dans la solitude implacable à laquelle Thérèse est condamnée. Sa solitude est devenue une prison dont elle ne peut plus sortir, et l’idée que « nul ne peut rien pour moi ; nul ne peut rien contre moi » renforce cette désespérance absolue.
L’échec de l’amour et de la communication est aussi symbolisé par la figure de Bernard, son mari, qu’elle idéalise dans l’espoir qu’il puisse, d’un geste simple comme « ouvrir les bras », la sauver. Mais cet espoir est vain. Bernard, incapable de briser le mur de solitude que Thérèse a érigé autour d’elle, ne saura jamais comprendre ou répondre à ses attentes affectives. L’impossibilité de l’amour et de la connexion humaine est un thème récurrent dans ce passage, où Thérèse semble condamnée à errer dans un monde de silence et de vide émotionnel.
Cet extrait de Thérèse Desqueyroux présente une femme en proie à un profond désespoir existentiel. Thérèse, en se repliant sur elle-même et en fuyant le monde, fait l’expérience d’une souffrance intérieure irrémédiable. La solitude qui la caractérise devient non seulement un espace physique, mais aussi un état mental permanent, auquel elle semble résignée. Le refus de la parole, la fuite dans le silence, et la réminiscence de souvenirs idéalisés renforcent l’idée que Thérèse a renoncé à toute forme de rédemption, s’enfermant dans un univers intérieur fait de « néant » et de « solitude sans bornes ». Mauriac, par l’intermédiaire de ce personnage, explore les thèmes de l’isolement, de l’impossibilité de l’amour, et de la quête désespérée d’un sens qui reste hors de portée.