Le couchant dardait ses rayons suprêmes
Et le vent berçait les nénuphars blêmes ;
Les grands nénuphars entre les roseaux
Tristement luisaient sur les calmes eaux.
Moi j'errais tout seul, promenant ma plaie
Au long de l'étang, parmi la saulaie
Où la brume vague évoquait un grand
Fantôme laiteux se désespérant
Et pleurant avec la voix des sarcelles
Qui se rappelaient en battant des ailes
Parmi la saulaie où j'errais tout seul
Promenant ma plaie ; et l'épais linceul
Des ténèbres vint noyer les suprêmes
Rayons du couchant dans ses ondes blêmes
Et les nénuphars, parmi les roseaux,
Les grands nénuphars sur les calmes eaux.
Paul Verlaine
Poèmes saturniens
Promenade sentimentale est un poème extrait du recueil Poèmes saturniens (1866) de Paul Verlaine. Ce recueil marque les débuts de Verlaine dans la poésie symboliste et mélancolique, avec des thèmes centraux comme la souffrance, l’isolement et la quête d’un idéal perdu. Le poème, intitulé Promenade sentimentale, illustre l’errance du poète à travers un paysage naturel qui devient le reflet de ses états d’âme. En suivant la promenade du poète, le lecteur est immergé dans un monde où la douleur de l’amour et la solitude sont palpables à chaque image et à chaque geste. Ce poème est aussi une réflexion sur l’impossibilité de recouvrer un amour perdu, comme en témoigne la tristesse du paysage et la nature même du voyage solitaire.
La scène s'ouvre sur un paysage crépusculaire : "Le couchant dardait ses rayons suprêmes", une image du soleil qui s'éteint, semblable à l'amour déclinant ou à une espérance perdue. Le coucher du soleil évoque ici la fin de quelque chose de beau, un passage qui se termine dans la mélancolie. Le vent, "berçant les nénuphars blêmes", anime le tableau de manière quasi fantomatique, tandis que les "grands nénuphars" "tristement luisaient" sur l’eau calme, créant une atmosphère de mélancolie, de paix apparente mais de profonde solitude. Les "nénuphars", fleurs d’eau souvent associées à l’isolement et à la contemplation, soulignent la solitude du poète, errant seul dans ce paysage devenu le miroir de sa douleur intérieure.
Le poème dépeint une promenade solitaire, où le poète "err[e] tout seul", comme pour signifier sa propre errance émotionnelle. Le terme "promenant ma plaie" illustre bien cette douleur intérieure qui le pousse à se déplacer, mais à ne pas parvenir à guérir. L’idée de "plaie" symbolise la souffrance amoureuse et la perte irrémédiable, tandis que la promenade dans ce paysage devient une forme de fuite sans issue. Le poète se perd dans le décor, comme un esprit errant, incapable de se détacher de ses souffrances. Le mot "plaie" est encore accentué par l’isolement du poète, soulignant l’agonie intérieure qu’il traverse.
La brume qui envahit le paysage et l’apparition du "grand fantôme laiteux" plongent le poème dans une dimension quasi-spectrale. Ce fantôme évoque l'image d’un être perdu, désespéré, un écho de l'âme du poète, comme une projection de sa propre douleur. La brume, symbole d’incertitude et d’opacité, suggère que le poète est incapable de voir clairement ce qu’il recherche ou de saisir un sens à ses émotions. Le "fantôme" pleurant "avec la voix des sarcelles" introduit également l’image d’une mélancolie douloureuse, amplifiée par le bruit des oiseaux, les sarcelles, qui "se rappelaient en battant des ailes". Les sarcelles, ces oiseaux migrateurs, symbolisent ici l’idée de fuite, de perte, de retour impossible.
Le poème se termine par l’arrivée des ténèbres, qui "vinrent noyer les suprêmes / Rayons du couchant". Cette image finale de l’obscurité engloutissant la lumière reflète le sentiment de perte ultime, l’éclipse d’une beauté qui ne reviendra jamais. Les "suprêmes rayons" sont l’ultime éclat de lumière qui, tout comme l’amour ou l’espoir, est englouti par les ténèbres. Le poème se clôt sur une répétition des "grands nénuphars" dans les "calmes eaux", comme pour signifier que, malgré tout, le cycle se poursuit. Le poète, à travers ce motif récurrent, souligne la constance de la douleur et de la solitude, qui, bien que présentes, ne cessent de se répéter dans l’infinité du temps et de l’espace.
Promenade sentimentale est un poème où Verlaine utilise le paysage comme une métaphore de ses tourments intérieurs. La solitude et la souffrance amoureuse du poète sont exprimées par des images puissantes et mélancoliques : le crépuscule, la brume, et les "nénuphars blêmes". La promenade, loin d’être une échappée, devient un voyage intérieur, où l’errance du poète dans un paysage aussi infini que sa douleur souligne l’impossibilité de guérir de ses blessures. Ce poème illustre la fusion entre le monde extérieur et les états d’âme du poète, qui trouve dans la nature le miroir de ses tourments et de ses regrets.