À Paul-Napoléon Roinard
J'ai jeté dans le noble feu
Que je transporte et que j'adore
De vives mains et même feu
Ce Passé ces têtes de morts
Flamme je fais ce que tu veux
Le galop soudain des étoiles
N'étant que ce qui deviendra
Se mêle au hennissement mâle
Des centaures dans leurs haras
Et des grand'plaintes végétales
Où sont ces têtes que j'avais
Où est le Dieu de ma jeunesse
L'amour est devenu mauvais
Qu'au brasier les flammes renaissent
Mon âme au soleil se dévêt
Dans la plaine ont poussé des flammes
Nos cœurs pendent aux citronniers
Les têtes coupées qui m'acclament
Et les astres qui ont saigné
Ne sont que des têtes de femmes
Le fleuve épinglé sur la ville
T'y fixe comme un vêtement
Partant à l'amphion docile
Tu subis tous les tons charmants
Qui rendent les pierres agiles
[...]
Le poème Le Brasier est extrait du recueil Alcools de Guillaume Apollinaire, publié en 1913. Initialement intitulé Le Pyrée en mai 1908, il a été modifié pour devenir Le Brasier dans la version finale. Ce poème marque un tournant dans l’évolution stylistique et personnelle du poète. À travers des métaphores puissantes et un imaginaire riche en symbolisme, Apollinaire aborde des thèmes comme la destruction du passé, la révolte contre la nostalgie, et la quête de régénération à travers le feu. Structuré en cinq quintiles d'octosyllabes, Le Brasier est l'un des poèmes les plus classiques du recueil Alcools, avant que le poète n’explore d’autres formes plus expérimentales dans ses écrits ultérieurs.
Dès le début du poème, le feu apparaît comme un élément central et puissant, porteur de dualité : à la fois destructeur et régénérateur. Le locuteur confie qu'il a jeté dans le feu son passé, « ces têtes de morts », un acte de renoncement symbolique où la destruction devient un moyen de se libérer. Le feu est ici synonyme de purification, d'une volonté de se défaire des souvenirs douloureux ou des poids du passé, et d'embraser ce qui est ancien pour laisser place à une nouvelle forme d’être. Le poème commence ainsi avec une tension entre destruction et création, deux forces opposées mais inséparables, dont le feu est l’élément commun.
Le vers "Flamme je fais ce que tu veux" pourrait aussi indiquer une soumission à la force du feu, une relation d’adoration et de dépendance envers cette énergie qui transforme tout en cendres et en lumière. Le feu devient ainsi une métaphore du changement radical, du rejet du passé et de la naissance de quelque chose de nouveau.
Dans la deuxième strophe, Apollinaire introduit des images mythologiques et symboliques, comme les étoiles et les centaures. Ces éléments évoquent une vision cosmique où le passé (les « têtes coupées ») et le futur (les étoiles) se rencontrent et se fondent dans un même mouvement. Le galop des étoiles et le hennissement des centaures suggèrent un passage du temps, la progression inéluctable du destin, ainsi qu’une irrémédiable perte du passé. Apollinaire semble se révolter contre ce qui est révolu, tandis qu'il envisage les flammes comme un moyen d'effacer cette révolte et de renouer avec une sorte de lumière primordiale, mais à un prix : l’abandon des illusions de jeunesse et de l’amour, transformé en « mauvais » dans le poème.
L'image du « Dieu de ma jeunesse » qui se perd dans le feu témoigne du deuil d'une époque révolue et d’un idéal ancien. C'est une douleur d’abandon et de renoncement qui traverse ce poème, où le feu brûle ce qui était cher et innocent dans l’espoir de s'en détacher. La volonté d’effacer le passé, de brûler ces souvenirs, semble aussi une tentative de renouer avec l’authenticité perdue, de s’extraire des illusions d’autrefois.
Dans la troisième strophe, Apollinaire nous plonge dans une vision plus étrange et poétique, où les flammes prennent une forme vivante et végétale. Les « cœurs pendent aux citronniers », les « têtes de femmes » se mêlent aux astres saignants. Cette image déstabilisante entre l’élément humain, la nature et le feu évoque une régénération du monde à travers la destruction. La nature devient elle-même une scène de transformation, où les éléments se confondent, fusionnent dans un seul espace vital. Les flammes qui poussent dans la plaine viennent remplacer les anciennes certitudes, offrant la possibilité d’une nouvelle naissance.
Les « têtes coupées » symbolisent peut-être les illusions du passé, des figures détruites par le temps ou la souffrance, mais ces têtes sont aussi présentes dans l’espace vital, signifiant que même dans la destruction, il existe une forme de présence. La juxtaposition de la nature et du feu suggère que le processus de transformation n'est pas simple, qu’il est marqué par une violence, mais aussi par une possibilité de renaissance.
Le poème se termine sur une image plus abstraite de la ville et du fleuve. Le fleuve, « épinglé sur la ville », semble fixant et imposant, comme un vêtement qui englobe tout. Cela peut évoquer l'immobilité dans le passage du temps, l’incapacité à échapper aux forces de la nature et du destin. Le poème se termine sur une référence à l’« amphion docile », un allusion au mythe grec où Amphion, musicien, pouvait déplacer des pierres grâce à la beauté de sa musique. Ici, les pierres deviennent « agiles », suggérant que, dans ce processus de transformation, même ce qui semble solide et inaltérable peut se laisser influencer et se mouvoir.
Le Brasier de Guillaume Apollinaire est une œuvre où le feu devient un symbole ambivalent : à la fois créateur et destructeur. Apollinaire y explore la nécessité de se détacher du passé pour permettre une nouvelle naissance, tout en utilisant le feu comme un moyen de purification, d’épuration des illusions. La beauté de ce poème réside dans la force de ses images, qui oscillent entre la violence de la destruction et la promesse d’un renouveau. À travers le feu, Apollinaire propose une révolte contre le passé, tout en réaffirmant que la régénération ne se fait pas sans sacrifice. Le brasier est à la fois une métaphore de la souffrance et de la renaissance, un acte créateur qui émerge du chaos et de la douleur.