Tous ceux qui parlent des merveilles
Leurs fables cachent des sanglots
Et les couleurs de leur oreille
Toujours à des plaintes pareilles
Donnent leurs larmes pour de l'eau
Le peintre assis devant sa toile
A-t-il jamais peint ce qu'il voit
Ce qu'il voit son histoire voile
Et ses ténèbres sont étoiles
Comme chanter change la voix
Ses secrets partout qu'il expose
Ce sont des oiseaux déguisés
Son regard embellit les choses
Et les gens prennent pour des roses
La douleur dont il est brisé
Ma vie au loin mon étrangère
Ce que je fus je l'ai quitté
Et les teintes d'aimer changèrent
Comme roussit dans les fougères
Le songe d'une nuit d'été
Automne automne long automne
Comme le cri du vitrier
De rue en rue et je chantonne
Un air dont lentement s'étonne
Celui qui ne sait plus prier.
Louis Aragon.
Introduction
Louis Aragon, poète majeur du XXe siècle, dont l’œuvre traverse les courants littéraires de la poésie surréaliste et engagée, explore à travers Les oiseaux déguisés une réflexion profonde sur l'art, la douleur, et la quête de vérité. Dans ce poème extrait du recueil Les Adieux et autres poèmes, Aragon nous invite à une exploration de la condition humaine et de la manière dont l'artiste transforme la souffrance et la réalité. À travers des images fortes et des métaphores multiples, il nous montre un monde où les apparences sont trompeuses et où les oiseaux déguisés deviennent le symbole d’une vérité cachée. L’artiste est-il vraiment capable de dévoiler la réalité ou se contente-t-il de la masquer, d’embellir la souffrance, de la dissimuler derrière des apparences séduisantes ?
L’art et l’embellissement de la souffrance
Dès les premiers vers, Aragon nous donne une image troublante de ceux qui parlent des merveilles, "leurs fables cachent des sanglots". Le poème commence par une réflexion sur l’art et la poésie, dont la fonction première semble être de cacher la réalité douloureuse sous un masque d’apparence. L’artiste, tout comme celui qui parle des merveilles, utilise son art pour dissimuler ses souffrances, en transformant le réel en quelque chose de plus agréable à regarder. Le peintre, par exemple, "assit devant sa toile", ne peint pas ce qu’il voit de manière brute, mais voile ce qu’il perçoit, et "ses ténèbres sont étoiles". L’artiste transforme la noirceur, la douleur, la souffrance, en beauté ou en quelque chose de plus poétique, mais reste pris dans un tourbillon de mensonges et de masques. L'artiste se cache derrière ses créations, tout en exposant son intimité sous une forme masquée. Aragon semble ainsi mettre en lumière la dichotomie entre la réalité et la représentation artistique, entre la douleur vécue et la manière de la retranscrire.
La souffrance comme réalité voilée
Dans le troisième quatrain, Aragon nous livre l’image des "secrets" de l’artiste, qui sont "des oiseaux déguisés". L’oiseau, souvent symbole de liberté et d’évasion, devient ici une métaphore de la souffrance et de la vérité cachée. Les secrets de l’artiste, loin d’être dévoilés de manière authentique, prennent la forme d’oiseaux déguisés, c’est-à-dire des vérités travesties, des émotions masquées. Le regard de l’artiste "embellit les choses", mais cette embellie ne fait que renforcer l’illusion, car "les gens prennent pour des roses la douleur dont il est brisé". Par cette image, Aragon critique l’art comme moyen d’embellir et de cacher la douleur, qui reste pourtant présente sous la surface. Cette tension entre la beauté apparente et la souffrance sous-jacente est au cœur de la réflexion sur l’art et la vie que propose le poème.
La fuite du temps et le déclin du sentiment amoureux
À partir du quatrième quatrain, Aragon déplace son discours vers une réflexion plus intime et personnelle sur le passage du temps et l’érosion des sentiments. "Ma vie au loin, mon étrangère", dit-il, comme s’il se détachait de son passé, se détournant d’une ancienne vie, d’un amour perdu. Les couleurs de l’amour se sont fanées, tout comme les teintes changent à la fin de l’été, symbolisant un sentiment qui s’est estompé avec le temps. "Le songe d’une nuit d’été", qui évoque la douceur et la légèreté du rêve, se transforme en une réalité plus amère, une prise de conscience de la finitude du sentiment. Le poème passe alors du registre de la poésie à celui de la mélancolie, marquée par la distance du passé et la disparition progressive de l’enthousiasme amoureux.
Le poids de l’automne et la solitude intérieure
Le dernier quatrain, qui évoque "l’automne long", s'inscrit dans la même logique de fin et de transition. L’automne, saison du déclin et de la chute des feuilles, devient ici un symbole de la fin des illusions et de l’isolement. Aragon compare cet automne au cri du vitrier, un cri qui s’élève "de rue en rue", soulignant ainsi la répétition du temps et l’incapacité de se libérer de ce cycle. Le poème se termine sur une note d’incompréhension et de solitude, avec l’image d’un individu qui "ne sait plus prier", perdu dans un monde où les repères religieux et spirituels semblent avoir disparu. Cette déconnexion renforce la tonalité mélancolique et désenchantée du poème.
Conclusion
Les oiseaux déguisés est un poème qui interroge la relation entre l’art et la réalité, entre la beauté apparente et la souffrance cachée. À travers des métaphores et des images puissantes, Aragon dévoile l’ambiguïté de l’artiste, qui transforme la douleur en beauté, mais qui, en le faisant, en masque la véritable nature. Le poème nous invite à réfléchir sur les illusions que l’art peut créer, mais aussi sur l’impossibilité de fuir la souffrance et la vérité, qu’elles soient personnelles ou collectives. En fin de compte, Aragon, à travers la figure de l’artiste, semble nous rappeler que, bien que la beauté puisse rendre la douleur supportable, elle ne peut jamais totalement la dissiper.