CONCLUSION
Candide, en retournant dans sa métairie, fit de profondes réflexions sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin : « Ce bon vieillard me paraît s'être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l'honneur de souper. -- Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes : car enfin Églon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod ; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois dards ; le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Baaza ; le roi Éla, par Zambri ; Ochosias, par Jéhu ; Athalia, par Joïada ; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II d'Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l'empereur Henri IV ? Vous savez... -- Je sais aussi, dit Candide, qu'il faut cultiver notre jardin. -- Vous avez raison, dit Pangloss : car, quand l'homme fut mis dans le jardin d'Éden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu'il travaillât, ce qui prouve que l'homme n'est pas né pour le repos. -- Travaillons sans raisonner, dit Martin ; c'est le seul moyen de rendre la vie supportable. »
Toute la petite société entra dans ce louable dessein ; chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était à la vérité bien laide ; mais elle devint une excellente pâtissière ; Paquette broda ; la vieille eut soin du linge. Il n'y eut pas jusqu'à frère Giroflée qui ne rendît service ; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme ; et Pangloss disait quelquefois à Candide : « Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin, si vous n'aviez pas été chassé d'un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l'amour de Mlle Cunégonde, si vous n'aviez pas été mis à l'Inquisition, si vous n'aviez pas couru l'Amérique à pied, si vous n'aviez pas donné un bon coup d'épée au baron, si vous n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. -- Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. »
Extrait de Candide ou l'optimiste - de Voltaire
Dans le Chapitre 30 de Candide, Voltaire conclut son récit en offrant une réflexion profonde et, à bien des égards, paradoxale sur le sens de la vie et le destin humain. Après avoir traversé mille aventures et rencontré une multitude de personnages et de situations, Candide, avec ses compagnons Pangloss et Martin, parvient à une conclusion à la fois simple et radicale : « il faut cultiver notre jardin ». Cette conclusion semble être une réconciliation entre le monde théorique et le monde pratique, un retour à une forme de sagesse terre-à-terre après les diverses épreuves traversées par les personnages.
Le discours de Pangloss, citant une longue liste de rois et de figures historiques célèbres, montre que la grandeur et le pouvoir sont intrinsèquement liés à la violence, à la trahison et à la chute. En énumérant les destins tragiques de figures royales et de dirigeants célèbres, Pangloss tente de démontrer que les grandes ambitions sont non seulement périlleuses mais aussi futiles. À cet égard, le Turc, qui vit une vie simple et tranquille, incarne une forme de sagesse pragmatique, en contraste avec la folie des grandeurs humaines.
Candide, qui a connu les désillusions du monde, répond à ce discours en affirmant qu'il « faut cultiver notre jardin », une manière d'exprimer son désir de se concentrer sur des tâches simples et concrètes, loin des illusions philosophiques et des ambitions démesurées. Cette maxime, qui clôt le roman, représente une forme de renoncement aux spéculations abstraites et aux utopies, en privilégiant l'action utile et productive. La répétition de cette phrase montre l'importance de ce message : après avoir cherché le bonheur et la vérité à travers des voyages, des rencontres et des réflexions théoriques, Candide trouve finalement une réponse dans le travail humble et concret.
Pangloss, fidèle à sa philosophie de l'optimisme, essaie de justifier les malheurs subis par Candide en soutenant que « tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles ». Selon cette doctrine, tout ce qui arrive, même les pires malheurs, doit être vu comme un bien nécessaire, une partie d'un plan divin parfait. Cette vision, qui traverse tout le roman, est ici mise en échec par la réalité du travail manuel, plus tangible et immédiatement bénéfique. La phrase de Candide, « il faut cultiver notre jardin », peut ainsi être perçue comme un rejet de l'optimisme philosophique et un retour à une forme de réalisme pragmatique.
Dans ce contexte, la phrase devient un acte symbolique qui se détourne de la spéculation intellectuelle pour embrasser une forme de sagesse pratique. L'ironie de la situation réside dans le fait que Pangloss, tout en répétant sa doctrine, reconnaît implicitement que le bonheur ne vient pas de la philosophie mais des petites actions quotidiennes. Candide, malgré son passé marqué par la quête d'une vie meilleure et les souffrances infligées par sa foi dans l'optimisme, arrive à la conclusion que l'effort concret est la seule réponse possible face aux injustices et aux absurdités du monde.
Le retour à la terre, symbolisé par l’activité de « cultiver le jardin », marque également une forme de réconciliation des personnages avec la réalité de leurs existences. Les membres de la petite société, autrefois marqués par des défauts ou des vices, trouvent tous une utilité dans ce cadre simple : Cunégonde, devenue une pâtissière, Paquette qui brode, et même l'ancienne vieille servante qui s'occupe du linge. Leurs transformations illustrent cette idée de réinsertion sociale par le travail, loin des ambitions et des illusions du passé.
Cette transformation n’est pas seulement matérielle mais aussi morale. La vieille, autrefois symbolique de la vanité et des faux-semblants, devient un exemple d’honnêteté et de service. Quant à Pangloss, qui continue de défendre une philosophie qui lui échappe désormais, il incarne à la fois la constance et l’absurdité d’une pensée qui ne se nourrit que de théories abstraites et qui ne parvient plus à répondre aux besoins immédiats de la vie.
Enfin, le jardin devient ici une métaphore riche et complexe. Non seulement il incarne l'idée d'un travail utile et nécessaire, mais il symbolise également un retour à une forme de simplicité qui permet de trouver un sens à la vie dans l’action quotidienne. Cultiver son jardin, c’est en quelque sorte accepter ses limites et ses imperfections tout en participant activement à la création du bien-être. Le jardin représente ainsi un microcosme de l’équilibre que Candide cherche à atteindre après avoir traversé un monde chaotique et perturbé par des idéologies, des guerres et des malheurs.
En conclusion, l’extrait du Chapitre 30 montre que la quête de Candide, après toutes ses aventures et ses réflexions, le conduit à une forme de sagesse pratique. Le message de Voltaire est clair : le bonheur ne réside pas dans les illusions philosophiques ou les ambitions démesurées, mais dans la recherche de la simplicité et de l’utilité dans la vie quotidienne. La célèbre phrase « il faut cultiver notre jardin » est donc un appel à l’action concrète et à une vision réaliste de l’existence, qui rejette les spéculations abstraites et les rêves de grandeur au profit d’une vie modeste et centrée sur le travail.