Arthur Rimbaud
Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Avec des déficits assez mal ravaudés ;
Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;
L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement ; on remarque surtout
Des singularités qu’il faut voir à la loupe…
Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;
– Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.
Arthur Rimbaud
Dans Vénus Anadyomène, Rimbaud propose une vision choquante et grotesque d’une femme, renversant les images classiques de la beauté féminine dans l’art. Le poème décrit un corps féminin sorti d’une baignoire, mais loin d’être idéalisé : la tête est fortement pommadée, le corps présente des rondeurs exagérées et des imperfections corporelles, et même un détail vulgaire (« un ulcère à l’anus »).
Le poète observe avec une précision quasi scientifique, mentionnant les couleurs, les formes, les odeurs et les détails les plus triviaux. La figure de Vénus, traditionnellement symbole de beauté et d’amour, est ici transformée en objet de répulsion et d’humour noir, avec des inscriptions (« Clara Venus ») qui ajoutent une dimension à la fois personnelle et ironique.
Subversion des canons esthétiques :
Rimbaud renverse la figure classique de Vénus, symbole de beauté et d’harmonie.
La description grotesque et réaliste choque et questionne la perception du corps féminin.
Humour noir et ironie :
Le contraste entre le titre noble (Vénus Anadyomène) et la vulgarité du corps crée un effet comique et ironique.
L’utilisation de détails crus et de mots directs (« ulcère ») accentue cette ironie.
Vision presque scientifique et analytique du corps :
L’emploi de termes précis (« col gras et gris », « feuilles plates ») donne un effet d’objectivité descriptive, comme si le corps était observé à la loupe.
Dimension corporelle et sensorielle :
Les sens sont mobilisés : vue (formes, couleurs), odorat (« le tout sent un goût horrible »), toucher (texture de la peau et graisse).
Le poème transforme le corps en objet d’étude sensoriel et littéraire, éloigné de toute idéalisation romantique.
Critique sociale et artistique implicite :
En choisissant de nommer le corps « Clara Venus », Rimbaud peut ironiser sur la banalité et le ridicule de certains modèles ou sur les conventions artistiques classiques.
Vénus Anadyomène, poème d’Arthur Rimbaud, écrit au XIXe siècle, illustre la subversion des codes classiques du beau. S’inscrivant dans un courant symboliste et précurseur de la modernité poétique, le poète transforme la figure mythique de Vénus en image grotesque, dégradée et comique. Le texte interroge la relation entre corps, beauté et perception sociale, mêlant réalisme cru, ironie et humour noir. L’analyse se concentrera sur trois axes : la subversion du mythe de Vénus, la précision descriptive et sensorielle, et l’ironie et l’humour noir.
De « Comme d’un cercueil vert… » à « D’une vieille baignoire émerge… » – La mise en scène grotesque
Rimbaud commence par une image saisissante et choquante : le corps féminin sort d’une baignoire, comparé à « un cercueil vert en fer blanc ». L’image de cercueil suggère mort et effroi, mais dans un contexte absurde et ironique. L’emploi du terme « lente et bête » anthropomorphise le corps, créant un effet comique et grotesque. L’attention aux détails du corps (cheveux pommadés, « déficits assez mal ravaudés ») souligne la dimension triviale et réaliste, à l’opposé de l’idéal classique de Vénus.
De « Puis le col gras et gris… » à « Des singularités qu’il faut voir à la loupe… » – La description scientifique et sensorielle
Rimbaud poursuit par une observation minutieuse, presque médicale : couleurs, formes, textures (« feuilles plates », « échine un peu rouge »). L’adjectif « horrible » et l’expression « goût horrible » introduisent une dimension olfactive, rare dans la poésie de l’époque. Le poète transforme le corps en objet d’étude, créant un mélange de réalisme cru et de poésie. La loupe symbolise la rigueur analytique et l’extrême précision, accentuant l’effet comique par l’exagération.
De « Les reins portent deux mots gravés… » à la fin – Ironie et humour noir
L’inscription « Clara Venus » sur les reins introduit une personnalisation et une ironie, rapprochant le corps de la réalité quotidienne et banale. La mention finale, « Belle hideusement d’un ulcère à l’anus », choque et termine le poème sur une note grotesque, combinant réalisme médical, crudité et humour noir. Cette juxtaposition entre le titre noble et la réalité crue accentue la subversion du mythe de Vénus.
Vénus Anadyomène est un poème qui réinvente la figure de Vénus en la rendant grotesque, banale et crue. Par des descriptions détaillées, une observation quasi scientifique et une ironie mordante, Rimbaud subvertit les codes classiques de la beauté et introduit un humour noir inattendu. Le poème illustre la modernité rimbaldienne, où le corps, la sensualité et le réel sont décrits avec intensité, provocant à la fois choc, rire et réflexion sur l’art et la perception de la beauté.