C'était ce jour du grand incendie de Mano. Des hommes entraient dans la salle à manger où la famille déjeunait en hâte. Les uns assuraient que le feu paraissait très éloigné de Saint-Clair ; d'autres insistaient pour que sonnât le tocsin. Le parfum de la résine brûlée imprégnait ce jour torride et le soleil était comme sali. Thérèse revoit Bernard, la tête tournée, écoutant le rapport de Balion, tandis que sa forte main velue s'oublie au-dessus du verre et que les gouttes de Fowler tombent dans l'eau. Il avale d'un coup le remède sans, qu'abrutie de chaleur, Thérèse ait songé à l'avertir qu'il a doublé sa dose habituelle. Tout le monde a quitté la table sauf elle qui ouvre des amandes fraîches, indifférente, étrangère à cette agitation, désintéressée de ce drame, comme de tout drame autre que le sien. Le tocsin ne sonne pas.
Bernard rentre enfin : __ << Pour une fois, tu as eu raison de ne pas t'agiter : c'est du côté de Mano que ça brûle... >>
Il demande : __ << Est-ce que j'ai pris mes gouttes ? >> et sans attendre la réponse, de nouveau il en fait tomber dans son verre. Elle s'est tue par paresse. sans doute, par fatigue. Qu'espère-t-elle à cette minute ?
__ << Impossible que j'aie prémédité de me taire. >>
Pourtant, cette nuit-là, lorsqu'au chevet de Bernard vomissant et pleurant, le docteur Pédemay l'interrogea sur les incidents de la journée, elle ne dit rien de ce qu'elle avait vu à table. Il eût été pourtant facile, sans se compromettre d'attirer l'attention du docteur sur l'arsenic que prenait Bernard.(2)
Elle aurait pu trouver une phrase comme celle-ci : __ << Je ne m'en suis pas rendu compte au moment même... Nous étions tous affolés par cet incendie... mais je jurerais, maintenant, qu'il a pris une double dose... >>
Elle demeura muette ; éprouva-t-elle seulement la tentation de parler ? L'acte qui, durant le déjeuner, était déjà en elle à son insu, commença alors d'émerger du fond de son être informe encore.
Dans cet extrait de Thérèse Desqueyroux, François Mauriac décrit un moment clé de la psychologie de l’héroïne, Thérèse, qui, en dépit d’un incident dramatique, reste étrangère à l’agitation qui l’entoure. L’extrait met en lumière son détachement émotionnel, sa passivité et son incapacité à agir, même dans des moments où une intervention aurait pu sauver son mari, Bernard. La scène se déroule alors qu'un incendie menace, mais l’attention de Thérèse est ailleurs, et son attitude face à la souffrance de Bernard et aux événements extérieurs fait ressortir les thèmes du désengagement, de l’indifférence et de l’autodestruction.
Dès le début de l’extrait, l’on observe un contraste frappant entre l’urgence de la situation et le comportement de Thérèse. L’incendie, symbolisé par le parfum de la résine brûlée et l’agitation des hommes qui entrent dans la salle à manger, est perçu comme une menace imminente. Tandis que les autres membres de la famille réagissent au danger, Thérèse reste totalement indifférente, même dans un moment aussi crucial. Elle « ouvre des amandes fraîches », un geste anodin et solitaire, délibérément à l’écart de l’agitation, symbolisant son détachement. Elle semble insensible au drame collectif qui se déroule autour d’elle, et se concentre uniquement sur ses propres préoccupations, ce qui met en évidence son isolement émotionnel et sa distance par rapport à l’environnement.
L’un des éléments les plus marquants de cet extrait est le comportement de Thérèse envers son mari Bernard. Ce dernier, après avoir pris une double dose de médicaments, devient malade et vomit. Le docteur Pédemay, venu à son chevet, l’interroge sur les événements de la journée, et Thérèse garde le silence sur le fait qu’elle a vu son mari prendre une dose excessive de médicament. Elle aurait pu attirer l'attention du médecin sur cette erreur, mais choisit délibérément de ne pas le faire. Mauriac illustre ici la passivité de Thérèse, qui, même lorsqu'elle a l’opportunité de protéger son mari, reste muette. Ce silence peut être interprété de plusieurs manières : une forme de lâcheté, une absence de sens moral, ou encore un acte de révolte passive, comme si Thérèse se détachait de la réalité pour échapper à une forme de responsabilité.
La réflexion intérieure de Thérèse, qui se demande si elle a prémédité son silence, révèle une certaine confusion morale. Elle reconnaît qu’elle aurait pu agir, mais le choix de se taire apparaît comme une sorte de mécanisme de défense, une manière de ne pas se compromettre et de maintenir une certaine distance par rapport à son propre acte. Cela suggère que Thérèse est en proie à un conflit intérieur, mais son inaction ne fait qu’accentuer son isolement et son incapacité à se confronter à ses responsabilités.
La phrase « L’acte qui, durant le déjeuner, était déjà en elle à son insu, commença alors d’émerger du fond de son être informe encore » met en lumière le processus mental intérieur de Thérèse. L’acte de son silence et de son absence d’intervention, bien qu’inconscient au départ, prend peu à peu forme dans son esprit, comme une décision intérieure qui s’élabore en silence. Ce moment d’introspection suggère que Thérèse, bien que passive, n’est pas dépourvue de conscience de ses actions. Le terme « informe » renvoie à une forme de confusion ou de dissonance interne, comme si Thérèse n’était pas totalement en mesure de comprendre ou de rationaliser ses choix à ce moment précis. Cependant, l’acte se révèle progressivement, ce qui peut être perçu comme une forme d’émergence de sa propre culpabilité ou de son désir de se détacher de la responsabilité d’agir.
Cet extrait de Thérèse Desqueyroux illustre l’isolement émotionnel de l’héroïne et sa passivité face à des événements dramatiques qui la concernent directement. À travers le silence et l'indifférence de Thérèse, François Mauriac explore la psychologie complexe d’un personnage qui semble se dérober à la réalité pour éviter la confrontation avec ses choix. L’attitude de Thérèse, qui oscille entre le détachement et la conscience du mal qu’elle pourrait éviter, met en lumière des thèmes de culpabilité, de lâcheté et de révolte passive, caractéristiques du roman. Ce passage illustre la profondeur de la réflexion sur la nature humaine que Mauriac déploie à travers son personnage de Thérèse, et invite le lecteur à interroger la responsabilité individuelle dans des situations de crise.