Je ne te raconte pas cette histoire pour être absous a posteriori ou me débarrasser d’une quelconque mauvaise conscience. Que non ! À l’époque où j’ai tué, Dieu, dans ce pays, n’était pas aussi vivant et aussi pesant qu’aujourd’hui et de toute façon, je ne crains pas l’enfer. J’éprouve juste une sorte de lassitude, l’envie de dormir souvent et, parfois, un immense vertige.
Le lendemain du meurtre, tout était intact. C’était le même été brûlant avec l’étourdissante stridulation des insectes et le soleil dur et droit planté dans le ventre de la terre. La seule chose qui avait changé pour moi, peut-être, était cette sensation que je t’ai déjà décrite : au moment où j’ai commis ce crime, j’ai senti une porte qui, quelque part, se refermait définitivement sur moi. J’en conclus que j’étais condamné – et pour cela, je n’avais besoin ni de juge, ni de Dieu, ni de la mascarade d’un procès. Seulement de moi-même.
Je rêverais d’un procès ! Et je t’assure que, contrairement à ton héros, je le vivrais avec l’ardeur du délivré. Je rêve de cette salle pleine de gens. Une grande salle avec M’ma rendue enfin muette, incapable de me défendre faute d’une langue précise, assise, hébétée, sur un banc, reconnaissant à peine son ventre ou mon corps. Il y aura, au fond de la salle, quelques journalistes désœuvrés, Larbi, l’ami de mon frère Moussa, Meriem surtout, avec ses milliers de livres flottant au-dessus d’elle comme des papillons numérotés par un sommaire fou. Et puis ton héros incarnant le procureur, qui me demandera, dans un singulier remake, mon nom, mon prénom et ma filiation. Il y aura aussi Joseph, l’homme que j’ai tué, et mon voisin, l’horrible récitant du Coran, il viendra me voir dans ma cellule pour m’expliquer que Dieu sait pardonner. Scène grotesque, car le fond y manque. De quoi peut-on m’accuser, moi qui ai servi ma mère jusqu’après la mort, et qui, sous ses yeux, me suis enterré vivant pour qu’elle vive d’espoir ? Que dira-t-on ? Que je n’ai pas pleuré quand j’ai tué Joseph ? Que je suis allé au cinéma après lui avoir tiré deux balles dans le corps ? Non, il n’y avait pas de cinéma pour nous à cette époque et les morts étaient si nombreux qu’on ne les pleurait pas, on leur donnait seulement un numéro et deux témoins. J’ai vainement cherché un tribunal et un juge, mais je ne les ai jamais trouvés.
Au fond, j’ai vécu plus tragiquement que ton héros. J’ai, tour à tour, interprété l’un ou l’autre de ces rôles. Tantôt Moussa, tantôt l’étranger, tantôt le juge, tantôt l’homme au chien malade, Raymond le fourbe, et même l’insolent joueur de flûte qui se moquait de l’assassin. C’est un huis clos en somme, avec moi comme héros unique. Splendide one-man-show. Il y a, partout dans ce pays, des cimetières d’étrangers dont le calme herbage n’est qu’apparence. Tout ce beau monde jacasse et se bouscule pour tenter sa résurrection, intercalée entre la fin du monde et un début de procès. Y en a trop ! Beaucoup trop ! Non je ne suis pas ivre, je rêve d’un procès, mais tous sont morts avant, et j’ai été le dernier à tuer. L’histoire de Caïn et Abel, mais à la fin de l’humanité, pas à ses débuts. Tu comprends mieux maintenant, n’est-ce pas ? Ce n’est pas une banale histoire de pardon ou de vengeance, c’est une malédiction, un piège.
Ce que je veux, c’est me souvenir, je le veux tellement et avec une si grande force que je pourrais remonter le temps peut-être, arriver à cette journée d’été 1942, et interdire l’accès à la plage, durant deux heures, à tous les Arabes possibles de ce pays. Ou bien être jugé, enfin, oui, pendant que je regarde la salle d’audience se faire écraser par la chaleur. Halluciné, entre l’infini et le halètement de mon propre corps coincé dans sa cellule, luttant par le muscle et la pensée contre les murs et l’enfermement. J’en veux à ma mère, je lui en veux. C’est elle qui a commis ce crime en vérité. C’est elle qui tenait ma main tandis que Moussa tenait la sienne et ainsi de suite jusqu’à Abel ou son frère. Je philosophe ? Oui, oui. Ton héros l’a bien compris, le meurtre est la seule bonne question que doit se poser un philosophe. Tout le reste est bavardage. Je ne suis cependant qu’un homme assis dans un bar. C’est la fin du jour, les étoiles surgissent une à une et la nuit a déjà donné au ciel une profondeur vertigineuse. J’aime ce dénouement régulier, la nuit rappelle la terre vers le ciel et lui confie une part d’infini presque égale à la sienne. J’ai tué pendant la nuit et, depuis, j’ai son immensité pour complice.
Ah ! Tu sembles étonné par mon langage. Comment et où l’ai-je appris ? À l’école. Seul. Avec Meriem. C’est surtout elle qui m’a aidé à perfectionner la langue de ton héros, et c’est elle qui m’a fait découvrir, lire et relire encore ce livre que tu conserves dans ton cartable comme un fétiche. La langue française est ainsi devenue l’instrument d’une enquête pointilleuse et maniaque. Ensemble, nous la promenions comme une loupe sur la scène du crime. Avec ma langue et la bouche de Meriem, j’ai dévoré des centaines de livres ! Il me semblait que j’approchais des lieux où l’assassin avait vécu, que je le retenais par la veste pendant qu’il embarquait vers le néant, que je le forçais à se retourner, à me dévisager puis à me reconnaître, à me parler, à me répondre, à me prendre au sérieux : il tremblait de peur devant ma résurrection alors qu’il avait dit au monde entier que j’étais mort sur une plage d’Alger !
J’en reviens cependant au meurtre, car je n’aurai pas d’autres procès, je crois, que celui que je m’offre ici, dans ce bar minable. Tu es jeune, mais tu peux me servir de juge, de procureur, de public, de journaliste... Quand j’ai tué, donc, ce n’est pas l’innocence qui, par la suite, m’a le plus manqué, mais cette frontière qui existait jusque-là entre la vie et le crime. C’est un tracé difficile à rétablir ensuite. L’Autre est une mesure que l’on perd quand on tue. Souvent, depuis, j’ai ressenti un vertige incroyable, presque divin, à vouloir – du moins dans mes rêveries – tout résoudre, en quelque sorte, par l’assassinat. La liste de mes victimes était longue. D’abord, commencer par l’un de nos voisins autoproclamé “ancien moudjahid” alors que tous savent que c’est un escroc doublé d’une crapule, qui a détourné à son profit l’argent des cotisations de vrais moudjahidine. Puis enchaîner sur un chien insomniaque, brun, maigre, à l’œil fou, traînant sa carcasse dans ma cité ; ensuite, cet oncle maternel qui, à chaque Aïd, après la fin du ramadan, est venu, pendant des années, nous promettre de rembourser une ancienne dette, sans jamais le faire ; enfin, le premier maire de Hadjout qui me traitait comme un impuissant parce que je n’avais pas pris le chemin du maquis comme les autres. Cette pensée devint donc familière, après que j’ai tué Joseph, et que je l’ai jeté dans un puits – manière de parler bien sûr, puisque je l’ai enterré. À quoi bon supporter l’adversité, l’injustice ou même la haine d’un ennemi, si l’on peut tout résoudre par quelques simples coups de feu ? Un certain goût pour la paresse s’installe chez le meurtrier impuni. Mais quelque chose d’irréparable aussi : le crime compromet pour toujours l’amour et la possibilité d’aimer. J’ai tué et, depuis, la vie n’est plus sacrée à mes yeux. Dès lors, le corps de chaque femme que j’ai rencontrée perdait très vite sa sensualité, sa possibilité de m’offrir l’illusion de l’absolu. À chaque élan du désir, je savais que le vivant ne reposait sur rien de dur. Je pouvais le supprimer avec une telle facilité que je ne pouvais l’adorer – ç’aurait été me leurrer. J’avais refroidi tous les corps de l’humanité en en tuant un seul. D’ailleurs, mon cher ami, le seul verset du Coran qui résonne en moi est bien celui-ci : “Si vous tuez une seule âme, c’est comme si vous aviez tué l’humanité entière.”
Tiens, ce matin, j’ai lu un article passionnant dans un vieux journal périmé. On y raconte l’histoire d’un certain Sadhu Amar Bharati. Tu n’as sans doute jamais entendu parler de ce monsieur. C’est un Indien qui affirme avoir gardé son bras droit levé en l’air pendant trente-huit ans. Résultat, son bras n’est plus qu’un os recouvert de peau. Il restera figé, jusqu’à sa mort. Il en va peut-être ainsi de nous tous, au fond. Pour les uns, ce sont des bras étreignant le vide laissé par le corps aimé, pour les autres, c’est une main retenant un enfant déjà vieux, une jambe levée sur un seuil jamais traversé, des dents serrées sur un mot jamais prononcé, etc. Cette idée m’amuse depuis ce matin. Pourquoi cet Indien n’a-t-il jamais baissé le bras ? D’après l’article, il s’agit d’un homme appartenant à la classe moyenne, il avait un travail, une maison, une femme et trois enfants, menait une vie normale et paisible. Un jour, il a reçu une révélation, son Dieu lui a parlé. Celui-ci lui aurait demandé d’arpenter le pays sans relâche, le bras droit toujours levé, en prêchant la paix dans le monde. Trente-huit ans plus tard, son bras est pétrifié. Cette anecdote étrange me plaît, elle ressemble à ce que je suis en train de te raconter : l’histoire d’un bras levé. Plus d’un demi-siècle après les coups de feu donnés sur la plage, mon bras est là, levé, impossible à baisser, ridé, mangé par le temps – une peau sèche sur des os morts. Sauf que c’est tout mon être que je sens ainsi, sans muscle et pourtant tendu et douloureux. Car garder cette posture ne suppose pas seulement qu’on se prive d’un membre, cela implique également qu’on endure des douleurs affreuses et lancinantes – bien qu’aujourd’hui elles aient disparu. Écoute ça : “Cela a été douloureux, mais je me suis habitué maintenant”, a déclaré l’Indien. Le journaliste décrit son martyr avec force détails. Son bras a perdu toute sensibilité. Bloqué dans une posture semi- verticale, il a fini par s’atrophier et sa main possède des ongles enroulés sur eux-mêmes. Au début, l’histoire m’a fait sourire, mais c’est avec gravité que je la considère maintenant. C’est une histoire vraie, car je l’ai vécue. J’ai vu le corps de M’ma se raidir dans la même pose vigoureuse et irréversible. Je l’ai vu s’assécher, tel le bras aveugle de cet homme, maintenu contre la gravité. M’ma est d’ailleurs une statue. Je me souviens que quand elle ne faisait rien, elle restait là, assise sur le sol, immobile, comme vidée de sa raison d’être. Oh oui ! Des années plus tard, je découvris de quelle patience elle fit preuve et comment elle a hissé l’Arabe – c’est-à-dire moi – jusqu’à cette scène où il a pu s’emparer d’un revolver, exécuter le roumi Joseph et l’enterrer.
Rentrons, jeune homme. Généralement, on dort mieux après l’aveu.
Commentaire composé de Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud
Introduction
Dans son roman Meursault, contre-enquête, Kamel Daoud entreprend une réécriture subversive du célèbre L'Étranger de Camus, en y insérant une dimension postcoloniale et une réflexion sur l'identité, la mémoire et la justice. L’œuvre se construit autour du monologue de Haroun, le frère de Moussa, l'Arabe tué par Meursault, le personnage central du roman de Camus. Dans une quête de rédemption et de compréhension, Haroun s'exprime sur un meurtre qui n'a pas de nom et qui, au fil du temps, devient un symbole de la violence historique et sociale de l'Algérie postcoloniale. Cette réécriture de l'histoire interroge les notions de culpabilité, d'héritage et de réconciliation, tout en offrant une critique acerbe de la société algérienne contemporaine. À travers ce texte, Daoud redonne voix à un personnage resté dans l'ombre, l’Arabe de Camus, et le transforme en un protagoniste central, porteur d’une histoire à raconter. Nous verrons comment ce roman, par sa structure, son analyse des héritages du colonialisme et son traitement de la mémoire, nous offre une perspective nouvelle et critique sur l’histoire, la société et la littérature algériennes.
Développement
I. Le narrateur : Haroun et l’inversion de la perspective camusienne
Le narrateur, Haroun, incarne un personnage qui n’a jamais eu de place dans l’histoire officielle. Dans L'Étranger, l'Arabe n’a ni nom ni voix, il n'est qu'une silhouette, un prétexte au meurtre. Dans Meursault, contre-enquête, Kamel Daoud redonne à cet "Anonyme" une identité et une histoire. Haroun est un homme marqué par le passé, par la mort de son frère, mais également par l'absence de justice. Son récit est une tentative de donner sens à un événement absurde, de comprendre l’incompréhensible. Sa démarche est double : il cherche à comprendre ce qui est arrivé à son frère et, dans le même temps, à comprendre la société dans laquelle il vit. En effet, son enquête n’est pas seulement une quête pour résoudre le mystère du meurtre, mais aussi une réflexion sur la justice et l’identité postcoloniale.
Ce procédé narratif permet à Daoud de renverser la perspective classique et de questionner les rapports de pouvoir dans l’histoire littéraire et coloniale. En effet, dans L'Étranger, Meursault est un personnage isolé, détaché des normes sociales et des attentes collectives, et son crime n’est que le reflet de cette étrangeté. Haroun, quant à lui, est prisonnier de cette histoire et de la société qui l’entoure, un prisonnier de son identité, de son passé et de la mémoire collective d’un peuple. À travers lui, Daoud rend manifeste l’impact du colonialisme sur les individus, les familles et les communautés, qui se trouvent enfermés dans une mémoire traumatique et un héritage de violence qui les définit et les détermine dans leur vie quotidienne.
II. Le meurtre : un acte symbolique et une critique de la violence historique
Le meurtre, dans Meursault, contre-enquête, n’est pas un simple événement isolé, mais un symbole de la violence structurelle et historique qui traverse l’Algérie postcoloniale. En tuant Moussa, Meursault ne commet pas un meurtre individuel, mais il participe à une violence qui a des racines profondes dans l’histoire coloniale. Haroun, dans son monologue, revient sur cet acte avec une grande lucidité. Il décrit le meurtre comme un acte presque insignifiant dans le contexte de la guerre d’indépendance et de la violence sociale qui caractérise l’Algérie. Il se réfère à l’incapacité de la société de reconnaître la vie des "Arabes", des êtres invisibles dans la littérature et dans l’histoire. Ce point est particulièrement marquant dans l’extrait que nous avons étudié, où Haroun précise que les morts sont des numéros, des entités anonymes qui n’intéressent personne, ce qui rappelle la déshumanisation imposée par le colonialisme.
Ce meurtre, bien qu’initialement anodin dans le récit de Camus, prend une nouvelle dimension sous la plume de Daoud. Il devient l’acte fondateur d’un cycle de violences et d’aliénation, qui est perpétué après l’indépendance de l’Algérie. Haroun, dans son désir de justice, cherche à comprendre ce qui a mené à ce crime, mais aussi ce que ce crime symbolise pour la société algérienne, marquée par un héritage de colonisation et une guerre d’indépendance violente. Le roman ne se contente pas de revisiter un meurtre individuel, il interroge une société où la violence est omniprésente, où l’injustice est institutionnalisée, et où l’individu est pris au piège d’une mémoire collective qui ne parvient pas à se reconstruire. L’absence de jugement, de procès, de justice dans l’histoire de Haroun renvoie à l’échec de la réconciliation nationale après l’indépendance.
III. La langue et la mémoire : une écriture de la résurrection
La langue dans Meursault, contre-enquête joue un rôle fondamental. Elle devient le moyen par lequel Haroun tente de redonner vie à son frère, à l’histoire, et à l’identité de l’Algérie. L’écriture devient, pour lui, une forme de résurrection. La langue française, qu’il a apprise seul et perfectionnée avec Meriem, une femme cultivée et érudite, est le véhicule par lequel il mène son enquête. Cette langue, bien qu’occupée et étrangère, devient un outil de réappropriation du passé, un moyen de sortir du silence imposé aux "Arabes" dans les récits historiques et littéraires.
L’écriture, ici, devient un moyen de reconstruire la mémoire, de réanimer les morts et de questionner l’histoire. Haroun, en utilisant cette langue, s’approprie une culture coloniale pour dénoncer les injustices et les violences de son propre pays. Ce paradoxe entre la langue coloniale et la mémoire postcoloniale est au cœur de la réflexion de Daoud. La langue devient ainsi une métaphore de la recherche de justice et de vérité dans un contexte où l’histoire est oubliée ou déformée. Elle est le seul moyen de réécrire le passé et d’offrir une nouvelle voix à ceux qui ont été rendus muets par l’histoire.
Conclusion
Meursault, contre-enquête est une œuvre puissante et profondément critique qui réécrit l’histoire de l’Algérie en utilisant la voix d’un personnage oublié. Par le biais de son narrateur, Haroun, Kamel Daoud interroge la violence de l’histoire coloniale et postcoloniale, les héritages qui marquent la société algérienne, ainsi que la quête de justice dans un monde dévasté par la guerre et le silence. Le roman offre une nouvelle perspective sur L'Étranger de Camus, tout en abordant des questions fondamentales sur la mémoire, l’identité et la violence. Dans cette réécriture, Daoud transforme un meurtre anodin en un symbole d’une époque marquée par la déshumanisation et l’oubli. La langue devient le seul outil pour réparer l’injustice et faire revivre les voix perdues, celles des victimes de l’histoire. Ce roman, à la fois philosophique et politique, nous invite à repenser l’histoire, à redonner la parole aux sans-voix et à remettre en question les fondements de la justice et de la mémoire collective.