Arthur Rimbaud
Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
Tandis qu’une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
– Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !…
– Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
Qui dans le bercement des hosannah s’endort,
Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
Arthur Rimbaud
Le Mal dépeint la violence de la guerre et l’horreur du massacre, tout en critiquant de manière implicite la religion et l’indifférence divine.
Les premières strophes montrent les bataillons qui tombent sous les balles, avec des images très visuelles et sanglantes : « crachats rouges de la mitraille » ou « cent milliers d’hommes un tas fumant ».
La nature, qui devrait être douce et protectrice, est ici en contraste avec l’horreur humaine : Rimbaud souligne l’injustice de la situation.
Les derniers vers dénoncent l’hypocrisie religieuse, avec un Dieu qui semble indifférent aux massacres et qui se réveille seulement devant les dons des fidèles : « Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées… ».
L’ensemble crée un poème engagé, choquant et dénonciateur, où la guerre révèle le « mal » et la contradiction entre la beauté du monde et la cruauté humaine.
Le thème de la guerre et de la violence
Rimbaud montre la guerre comme un désastre absolu, réduisant des hommes à de simples « tas fumants ».
Contraste nature / humanité
La nature est représentée comme immobile et bienveillante, alors que l’homme est destructeur : ironie tragique et dénonciation de l’inhumanité.
Critique religieuse et sociale
L’auteur montre un Dieu indifférent, qui ne se préoccupe pas du sort des victimes mais seulement des apparences et des dons rituels.
Question morale : comment accepter la religion ou Dieu face à l’horreur de la guerre ?
Procédés poétiques et stylistiques
Images fortes et violentes : « crachats rouges de la mitraille », « tas fumant ».
Antithèses et contrastes : beauté du ciel bleu / horreur des bataillons ; nature / guerre ; sacré / indifférence divine.
Allitérations et assonances : renforcent le rythme, le bruit et la violence du champ de bataille.
Ironie et critique implicite : le Dieu des riches vs la souffrance des pauvres.
Le Mal, poème extrait des Poésies de 1870, dénonce la violence de la guerre et l’injustice sociale et divine. Rimbaud, poète adolescent et visionnaire, explore le mal humain et la cruauté du monde, mêlant critique morale et force poétique. Nous analyserons successivement : (1) la description de la guerre, (2) le contraste avec la nature, et (3) la dénonciation implicite de la religion et de l’ordre social.
De « Tandis que les crachats rouges de la mitraille » à « Croulent les bataillons en masse dans le feu » – La violence de la guerre
Rimbaud utilise des images visuelles et sonores extrêmement fortes : « crachats rouges » évoque le sang et les balles, et « sifflent tout le jour » suggère le vacarme incessant. L’adjectif « écarlates » et le verbe « crouler » renforcent l’horreur et la fatalité des combats. L’ensemble crée un effet de chaos et d’atrocité, donnant au lecteur un choc émotionnel immédiat.
De « Tandis qu’une folie épouvantable broie » à « Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !… » – Le contraste nature / humanité
Rimbaud oppose la violence humaine à la bienveillance de la nature. La « folie épouvantable » broie des milliers d’hommes, tandis que la nature est présentée comme pure et innocente : « Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement ! ». Cette opposition accentue le tragique de la condition humaine et montre que le mal vient uniquement de l’homme.
De « Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées » à la fin – La critique religieuse et sociale
Le poème se termine sur une critique ironique de la religion. Dieu est montré comme indifférent à la souffrance et intéressé seulement par les dons rituels : « Il se réveille, quand des mères… lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir ! ». Cette image choque par l’injustice morale qu’elle dénonce, et renforce le thème du « mal » dans le monde, qui inclut la guerre, l’exploitation et l’indifférence religieuse.
Dans Le Mal, Rimbaud expose la violence destructrice de l’homme et l’indifférence du sacré, à travers des images saisissantes et des contrastes frappants. Le poème dénonce la guerre, souligne la fragilité humaine face au temps et à la violence, et pose une question morale sur la justice et la religion. La force poétique réside dans la combinaison de réalisme brutal et de critique sociale, offrant un texte à la fois visuel, engagé et profondément émotionnel.