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ÉLECTRE. – Oui, je connais votre complot.
CLYTEMNESTRE. – Quel complot ! Est-ce un complot de vouloir marier une fille de vingt et un ans ? À ton âge, je vous portais déjà tous les deux dans mes bras, toi et Oreste.
ÉLECTRE. – Tu nous portais mal. Tu as laissé tomber Oreste sur le marbre.
CLYTEMNESTRE. – Que pouvais-je faire ? Tu l’avais poussé.
ÉLECTRE. – C’est faux ! Je n’ai pas poussé Oreste !
CLYTEMNESTRE. – Mais qu’en peux-tu savoir ! Tu avais quinze mois.
ÉLECTRE. – Je n’ai pas poussé Oreste ! D’au-delà de toute mémoire, je me le rappelle. Ô Oreste, où que tu sois, entends- moi ! Je ne t’ai pas poussé !
ÉGISTHE. – Cela va, Électre.
LE MENDIANT. – Cette fois, elles y sont. Ce serait curieux que la petite se déclare juste devant nous.
ÉLECTRE. – Elle ment, Oreste, elle ment !
ÉGISTHE. – Je t’en prie, Électre.
CLYTEMNESTRE. – Elle l’a poussé. Elle ne savait pas évidemment ce qu’elle faisait, à son âge. Mais elle l’a poussé.
ÉLECTRE. – De toutes mes forces je l’ai retenu. Par sa petite tunique bleue. Par son bras. Par le bout de ses doigts. Par son sillage. Par son ombre. Je sanglotais en le voyant à terre, sa marque rouge au front !
CLYTEMNESTRE. – Tu riais à gorge déployée. La tunique, entre nous, était mauve.
ÉLECTRE. – Elle était bleue. Je la connais, la tunique d’Oreste. Quand on la séchait, on ne la voyait pas sur le ciel.
ÉGISTHE. – Vais-je pouvoir parler ! N’avez-vous pas eu le temps, depuis vingt ans, de liquider ce débat entre vous !
ÉLECTRE. – Depuis vingt ans, je cherchais l’occasion. Je l’ai.
CLYTEMNESTRE. – Comment n’arrivera-t-elle pas à comprendre que même de bonne foi, elle peut avoir tort ?
LE MENDIANT. – Elles sont de bonne foi toutes deux. C’est ça la vérité.
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Dans cet extrait de l'Acte I, Scène 4, de Électre de Jean Giraudoux, la confrontation entre Électre et sa mère, Clytemnestre, se cristallise autour d’un souvenir de leur enfance, à savoir la chute d’Oreste. Ce souvenir, interprété différemment par chacune, devient un symbole de la rupture irréparable entre elles. L’intervention d’Égisthe, et la présence du Mendiant, qui semble plus détaché, ajoutent des nuances à cette scène de conflit familial, où la mémoire et la vérité sont manipulées et contestées. Giraudoux explore ainsi les thèmes de la culpabilité, de la perception du passé et du poids de la vérité dans la tragédie familiale.
L’affrontement entre Électre et Clytemnestre commence immédiatement, marquant l’intensité de la confrontation mère-fille. Clytemnestre évoque un souvenir d’enfance : elle affirme avoir porté Électre et Oreste dans ses bras. Ce souvenir, pourtant, est immédiatement mis en doute par Électre, qui revient sur la chute d’Oreste, évoquée comme une scène de violence et de culpabilité. Pour Clytemnestre, il s’agit d’un simple accident, mais pour Électre, il s’agit d’une blessure irréparable, un événement qui a marqué son existence. La réitération de l’événement par Électre — "Je n’ai pas poussé Oreste !" — illustre la manière dont chacun interprète le passé à sa manière, en fonction de son propre vécu et de ses besoins émotionnels.
La scène met en lumière la fracture entre les deux femmes. Le fait qu’Électre insiste sur sa mémoire de l’incident, où elle affirme avoir "retenu" Oreste, montre l’importance qu’elle accorde à la vérité de ses sentiments et de son expérience. La réalité de la chute d’Oreste devient ainsi un terrain d’affrontement symbolique. Chaque personnage déclare sa vérité personnelle : Clytemnestre, déniant la culpabilité de son geste, et Électre, refusant de se voir comme la cause de la chute. Cette lutte pour la possession de la vérité sur l’événement fondateur de leur relation tisse une toile de fond tragique à leur dialogue.
L’intervention d’Égisthe, qui tente de faire cesser la dispute, introduit une dimension de pragmatisme. Il semble exaspéré par la persistance du conflit, demandant si un débat vieux de vingt ans ne peut pas être réglé. Cependant, il ne parvient pas à apaiser la tension, car la vérité du passé est fondamentalement subjective. Le Mendiant, plus détaché, souligne que "elles sont de bonne foi toutes deux", ce qui renforce l’idée que la vérité, dans ce contexte, est malléable et dépendante du point de vue de chacun. Les deux femmes, bien que sincères dans leur interprétation de l’événement, sont prisonnières de leurs perceptions et de leurs ressentiments.
Cette idée que la vérité peut être perçue différemment par chacun des personnages est un thème récurrent dans la pièce. Giraudoux met en scène des personnages qui sont profondément affectés par des événements du passé, mais leur manière d’interpréter ces événements est influencée par leur subjectivité et leurs désirs personnels. Dans cette scène, la vérité devient presque une arme : Clytemnestre utilise sa version du souvenir pour défendre son innocence, tandis qu’Électre, par son insistance, tente de mettre en lumière la culpabilité de sa mère.
Égisthe, en cherchant à interrompre le débat, représente la voix de l’autorité et de l’essoufflement face à une querelle qui semble ne jamais pouvoir être résolue. Son rôle dans la scène est celui d’un médiateur fatigué, mais il n’a pas le pouvoir de réconcilier les parties. Cette impuissance face au conflit familial met en évidence l’impossibilité de résoudre les blessures du passé. Électre, au contraire, semble prendre un plaisir presque vindicatif à maintenir vivante cette dispute, car elle la nourrit de son énergie et de sa quête de justice.
Le Mendiant, quant à lui, semble plus détaché de la situation. Il observe les deux femmes avec une certaine ironie, suggérant que la vérité, dans ce cas, est double et que l’affrontement réside davantage dans l’intensité de la croyance en ses propres souvenirs. Son intervention dans la scène propose une vision plus philosophique du conflit : la vérité n’est pas absolue, mais subjective et irréconciliable dans le cadre de ce drame familial.
Dans cet extrait, Giraudoux met en scène un conflit tragique où la mémoire, la culpabilité et la vérité sont au cœur du débat. Le souvenir d’un événement traumatisant, celui de la chute d’Oreste, devient un terrain de lutte pour la reconnaissance de la souffrance et de la responsabilité. À travers ce dialogue, l’auteur interroge la possibilité d’une réconciliation et met en évidence l’impossibilité de résoudre les conflits familiaux lorsque la vérité est déformée par le passé et l’émotion. Électre se présente ainsi comme une œuvre où les personnages sont condamnés à une quête de vérité qui les divise et les empêche d’atteindre la paix, chacun restant enfermé dans sa propre vision de la réalité.