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Nous nous exprimons nécessairement par des mots, et nous pensons le plus souvent dans l’espace. En d’autres termes, le langage exige que nous établissions entre nos idées les mêmes distinctions nettes et précises, la même discontinuité qu’entre les objets matériels. p. 151.
“Penser dans l’espace” : toute la problématique de l’Essai est contenue dans ces deux premières phrases. Appliquer la discontinuité aux états de conscience ou au temps, c’est traduire en espace ce qui n’a pas d’étendue, c’est changer en quantité ce qui n’est que qualité.
L’objet de l’Essai est le problème de la liberté. Il s’agit de montrer la confusion entre la durée et l’étendue, entre la succession et la simultanéité, entre la qualité et la quantité. Il s’agit d’une critique du déterminisme.
Bergson présente la structure de son Essai : les deux premiers chapitres étudient les notions d’intensité et de durée, et introduisent le troisième chapitre qui démontre la liberté de la conscience humaine.
On admet d’ordinaire que les états de conscience, sensations, sentiments, passions, efforts, sont susceptibles de croître et de diminuer ; quelques-uns assurent même qu’une sensation peut être dite deux, trois, quatre fois plus intense qu’une autre sensation de même nature. p. 153.
Le sens commun nous incite à penser que nos états internes peuvent être mesurables. Les “psychophysiciens”, à la fois philosophes et psychologues, estiment pouvoir mesurer les sensations notamment à partir de l’excitation.
Ce qui est extensif est mesurable : les nombres, les corps, l’étendue sont superposables. Ils peuvent être plus ou moins grands, et peuvent avoir un rapport de contenant à contenu : un nombre peut en contenir un autre, par exemple, 100 contient 1 et 1 est contenu dans 100. Les grandeurs physiques ou géométriques sont des quantités.
Ce qui est intensif n’est pas mesurable : une sensation plus intense ne contient pas une sensation de moindre intensité. Les grandeurs intensives sont des qualités.
Si nous pouvons expliquer qu’une intensité différente de lumière est perçue suivant le nombre de sources lumineuses, en nous fondant alors sur la cause externe pour apprécier son effet sur notre perception, il n’en est pas de même quand la cause est interne, comme dans le cas des états psychiques. Nous apprécions alors l’intensité de façon subjective : un artiste prend plus de plaisir à regarder un tableau de maître qu’une enseigne de magasin. La cause est différente mais difficilement mesurable.
Ainsi la comparaison de deux intensités se fait le plus souvent sans la moindre appréciation du nombre des causes, de leur mode d’action ni de leur étendue. p. 154.
Un son perçu comme intense pourrait correspondre à un travail plus intense de notre cerveau. L’intensité de la sensation serait alors mesurable selon l’amplitude de l’activité de l’organisme.
[...] il est possible que l’intensité d’une sensation témoigne d’un travail plus ou moins considérable accompli dans notre organisme ; mais c’est la sensation qui nous est donnée par la conscience, et non ce travail mécanique. C’est même à l’intensité de la sensation que nous jugeons de la plus ou moins grande quantité de travail accompli : l’intensité demeure donc bien en apparence au moins, une propriété de la sensation. p. 157.
Reste le problème de penser l’intensité en termes de grandeur ou d’espace.
Le problème de l'intensité vient du langage et de nos représentations. Des intensités de nature différentes comme un sentiment ou un effort musculaire ont des représentations semblables. Ces phénomènes sont le plus souvent associés à des conditions physiques. Les états de l’âme que sont les sentiments profonds, comme la joie ou la tristesse, ne sont pas liés à des perceptions extérieures.
L’intensité pure doit se définir plus aisément dans ces cas simples, où aucun élément extensif ne semble intervenir. [...] elle se réduit ici à une certaine qualité ou nuance dont se colore une masse plus ou moins considérable d’états psychiques, ou, si l’on aime mieux, au plus ou moins grand nombre d’états simples qui pénètrent l’émotion fondamentale. p. 158.
Un obscur désir peut devenir une passion profonde ; une espérance recèle une infinité de possibles ; une joie ou une tristesse peuvent avoir des degrés différents, mais ce ne sont que des changements qualitatifs. Ces états psychologiques peuvent se pénétrer et s’influencer mutuellement.
Bergson pointe ici pour la première fois un phénomène qui jouera un rôle essentiel dans l’analyse des états de conscience : c’est la contagion psychique, autrement dit le fait qu’un affect déterminé contamine les autres états de conscience à proportion de sa profondeur. Note 1, p. 160.
Le plus simple des sentiments esthétiques est la grâce.
Si la grâce préfère les courbes aux lignes brisées, c'est que la ligne courbe change de direction à tout moment, mais que chaque direction nouvelle était indiquée dans celle qui précédait. La perception d’une facilité à se mouvoir vient donc se fondre ici dans le plaisir d’arrêter en quelque sorte la marche du temps, et de tenir l’avenir dans le présent. p. 161.
La grâce nous fait deviner les mouvements de l’artiste : nous entrons dans une “sympathie mobile” avec lui et avec son œuvre.
Ainsi les intensités croissantes du sentiment esthétique se résolvent ici en autant de sentiments divers, dont chacun, annoncé déjà par le précédent, y devient visible et l’éclipse ensuite définitivement. C’est ce progrès qualitatif que nous interprétons dans le sens d’un changement de grandeur, parce que nous aimons les choses simples, et que notre langage est mal fait pour rendre les subtilités de l’analyse psychologique. p. 162.
L’autre sentiment esthétique est celui du beau. L’essence du beau est “mystérieuse”. La nature est-elle belle par elle-même ou bien l’art précède-t-il la nature ? L’art endort nos résistances pour nous faire sympathiser avec le sentiment exprimé par l’artiste.
Dans les procédés de l’art on retrouvera sous une forme atténuée, raffinés et en quelque sorte spiritualisés, les procédés par lesquels on obtient ordinairement l’état d’hypnose. p. 162.
La musique agit plus puissamment sur nous : là où la nature exprime les sentiments, la musique les suggère. La poésie met des images en paroles rythmées. La sculpture exprime un mouvement éternellement commencé “où notre pensée s’absorbe et où notre volonté se perd.” L'architecture produit des “effets analogues à ceux du rythme.”
[...] l’indication, même légère, d’une idée, suffira alors à remplir de cette idée notre âme entière. Ainsi l’art vise à imprimer en nous des sentiments plutôt qu’à les exprimer ; il nous les suggère, et se passe volontiers de l’imitation de la nature quand il trouve des moyens plus efficaces. La nature procède par suggestion comme l’art, mais ne dispose pas du rythme. p. 163.
Tout sentiment suggéré, et non causé, a un caractère esthétique. L’intensité du sentiment esthétique correspond à des changements d’état en nous.
Bergson analyse ensuite les sentiments moraux en étudiant la pitié.
La pitié vraie consiste moins à craindre la souffrance qu’à la désirer. p. 166.
Le désir de la pitié est d’abord “un besoin de s’humilier”, pour faire grandir ensuite notre estime de nous-mêmes. L’intensité de la pitié passe par un "progrès qualitatif” : dégoût, crainte, sympathie, humilité.
Les états psychiques profonds présentés dans cette partie ne sont pas liés à leur cause extérieure. Ils sont rares et accompagnés de symptômes physiques, qui participent à l’appréciation de leur intensité.
S’il est un phénomène qui paraisse se présenter immédiatement à la conscience sous forme de quantité ou tout au moins de grandeur, c’est sans contredit l’effort musculaire. Il nous semble que la force psychique, emprisonnée dans l’âme comme les vents dans l’antre d’Éole, y attende seulement une occasion de s’élancer dehors ; la volonté surveilllerait cette force, et, de temps à autre, lui ouvrirait une issue, proportionnant l'écoulement à l’effet désiré. p. 167.
Cette conception de l’effort résulte d’une croyance dans des grandeurs d’intensité, par assimilation de la force musculaire qui se déploie dans l’espace et de l’état psychique qui n’occupe aucun espace. Bergson cite l’exemple d’un homme paralysé, qui a la sensation de bouger sa jambe alors que celle-ci reste inerte. Nous pouvons faire l’expérience de tendre le bras en courbant l’index comme si nous tenions un pistolet : même sans bouger dans cette position, nous ressentons un effort. La conscience d’une intensité de l’effort varie avec le nombre de muscles qui se contractent. Si nous serrons le poing “de plus en plus”, nous avons l’impression d’un changement de quantité d’effort psychique, là où le changement n’est que qualitatif.
[...] notre conscience d’un accroissement d’effort musculaire se réduit à la double perception d’un plus grand nombre de sensations périphériques et d’un changement qualitatif survenu dans quelques-unes d’entre elles. p. 170.
Beaucoup d’états psychologiques s’accompagnent d’un effort musculaire et de sensations périphériques, d’un mouvement. Bergson distingue deux sortes d’états : spéculatif avec un effort d’attention, pratique avec les émotions violentes ou aiguës (colère, frayeur) et donc un effort de tension. Il n’y a pas de différence entre l’effort d’attention et l’effort d’attention.
[...] l’intensité croissante de l’état lui-même n’est point autre chose [...] que l'ébranlement de plus en plus profond de l’organisme, ébranlement que la conscience mesure sans peine par le nombre et l’étendue des surfaces. p. 173.
Dire que l’amour, la haine, le désir gagnent en violence, c’est exprimer qu’ils se projettent au-dehors, qu’ils rayonnent en surface, qu’aux éléments internes se substituent des sensations périphériques : mais superficiels ou profonds, violents ou réfléchis, l’intensité de ces sentiments consiste toujours dans la multiplicité des états simples que la conscience y démêle confusément. p. 174.
Le langage décrit les émotions par des mots en rapport avec l’étendue, avec l’espace, là où en réalité c’est la multiplicité qualitative des états qui constitue l’intensité perçue par la conscience.
Les deux états affectifs analysés sont le plaisir et la douleur. Bergson envisage ces états comme pouvant exprimer ce qui est à venir, et pas seulement ce qui se passe dans le présent ou le passé. La résistance à une réaction automatique serait “un commencement de liberté” pour la conscience.
La conscience est libre en ce qu’elle introduit un intervalle entre la stimulation et la réaction. L’automatisme est synonyme d’inconscience. Note n° 1, p. 176.
L’intensité d’une douleur est appréciée par la conscience par l'étendue des parties du corps qui réagissent. C’est une interprétation quantitative d’une sensation qualitative.
La comparaison de deux plaisirs se fait par la préférence accordée à l’un d’eux. Cette inclination vers un plaisir résulte d’un mouvement d’attraction.
Une sensation perdant son caractère affectif pour devenir purement représentative voit aussi disparaître les réactions de l’organisme. Nous connaissons la cause extérieure à nous : la cause est extensive et donc mesurable.
Nous associons alors à une certaine qualité de l’effet l’idée d’une certaine quantité de la cause ; et finalement, comme il arrive pour toute perception acquise, nous mettons l’idée dans la sensation, la quantité de la cause dans la qualité de l’effet. A ce moment précis, l’intensité, qui n’était qu’une certaine nuance ou qualité de la sensation, devient une grandeur. p. 181.
Bergson prend l’exemple d’une épingle tenue dans la main droit et piquant de plus en plus la main gauche.La sensation est d’abord un contact, puis une douleur localisée, et enfin une douleur irradiant dans toute la zone environnante. Nous localisons l’effort de la main droit qui pique dans la sensation de la main gauche, piquée. La cause est introduite dans l’effet ; la qualité est interprétée comme une quantité, l’intensité est interprétée comme une grandeur.
Si nous faisons abstraction de tous les autres sons qui entourent un son très intense, il ne reste qu’un son d’une qualité indéfinissable. Nous l’interprétons en quantité par analogie avec l’effort pour produire nous-mêmes un son intense, en frappant un objet, ou en amplifiant notre voix.
[...] entendre c’est se parler à soi-même. p. 182.
La pensée est “une conservation que l’âme poursuit avec elle-même” dit Socrate dans le Théétète de Platon (189 e). L’intensité d’une musique, son pouvoir expressif, peuvent se comprendre par une répétition intérieure des sons entendus, qui vise à retrouver l’état psychologique original de son compositeur.
Les notes de la gamme se différencient par leur hauteur. Comme pour l’intensité, nous les interprétons en nous représentant l’effort pour les produire, celui de nos cordes vocales par exemple. Si nous faisons à nouveau abstraction, cette fois-ci de l’effort musculaire, le son reste une qualité pure.
La différence entre une sensation de chaud ou de froid est “une distinction de nature, et non plus de degré”. Un exemple contemporain, sans doute inconnu de Bergson, est la notion de température ressentie que mentionnent certains bulletins météorologiques : la température réelle, mesurée en degré, sera convertie en sensation selon le vent ou d’autres conditions modifiant nos perceptions, tout en conservant une échelle en degrés, là où il ne s’agit pourtant que de la nature d’une sensation.
[...] la grandeur de la sensation représentative tient à ce qu’on [met] la cause dans l’effet, et l’intensité de l’élément affectif à ce qu’on [introduit] dans la sensation les mouvements de réaction plus ou moins importants qui continuent l’excitation extérieure. p. 185.
Il en est de même pour les sensations de chaleur comme pour celle de poids. Soulever un poids plus lourd qu’un autre fait éprouver un effort plus intense, interprété comme un accroissement de sensation.
Examinez si cet accroissement de sensation ne devrait pas plutôt s'appeler une sensation d’accroissement. Toute la question est là, car dans le premier cas la sensation serait une quantité, et dans le second une qualité, devenue représentative de la grandeur de sa cause. p. 185.
Bergson illustre la représentation du lourd et du léger comme deux genres différents par notre conscience, avec l’expérience suivante.
[...] on vous invite à soulever un panier que l’on vous aura dit rempli de ferraille, alors qu’il est vide en réalité. Vous croirez perdre l’équilibre en le saisissant, comme si des muscles étrangers s’étaient intéressés par avance à l’opération et en éprouvaient un brusque désappointement. p. 186.
L’intensité d’une lumière est-elle de la quantité ou de la qualité ? Il faut augmenter une source lumineuse pour qu’elle parvienne à nous éblouir : c’est bien la cause qui change en quantité, mais non l’effet.
Les changements de teinte et de couleur permettent de mieux appréhender la nature qualitative de de la sensation.
Décidés à interpréter les changements de qualité en changements de quantité, nous commençons par poser en principe que tout objet a sa couleur propre, déterminée et invariable. Et quand la teinte des objets se rapprochera du jaune ou du bleu, au lieu de dire que nous voyons leur couleur changer sous l’influence d’un accroissement ou d’une diminution d’éclairage, nous affirmerons que cette couleur reste la même, mais que notre sensation d’intensité lumineuse augment ou diminue. Nous substituons donc encore à l’impression qualitative que notre conscience reçoit l’interprétation quantitative que notre entendement en donne. p. 187.
Bergson rapporte une expérience d’optique fondée sur la perception du blanc avec la lumière du soleil. Elle est similaire à la notion de balance des blancs utilisée en photographie : selon la lumière, naturelle du soleil ou artificielle d’une lampe électrique, il faut étalonner le blanc pour qu’il nous paraisse toujours rester blanc. Dans le cas de la lumière du soleil, il faut ajouter du rouge pour compenser le bleu dominant du ciel ; dans le cas de la lumière artificielle, c’est le bleu qui doit être augmenté.
Une autre expérience décrite dans l’Essai consiste à éclairer une feuille de papier blanc par quatre bougies, puis de les éteindre successivement.
Si vous appeliez blanche la surface primitive dans tout son éclat, il faudra donner un autre nom à ce que vous voyez, car c'est autre chose : ce serait, si l’on pouvait parler ainsi, une nouvelle nuance du blanc. p. 189.
Il n’y a pas plus ou moins de blanc en quantité, mais bien un changement qualitatif de “nuance”.
Bergson décrit la psychophysique, qui est l’étude expérimentale des rapports du physique et du psychique (Morfaux), et des relations quantitatives entre un stimulus et la perception. La psychophysique mesure les rapports entre excitation et sensation. Sa description aboutit à une critique de l’assimilation arbitraire de différences de grandeurs à des états de conscience. La conception des états de conscience de la psychophysique est quantitative, là où Bergson veut démontrer qu’il n’y a que du qualitatif.
[La psychophysique] est une interprétation symbolique de la qualité en quantité, une évaluation plus ou moins grossière du nombre des sensations qui se pourraient intercaler entre deux sensations données. p. 199.
Il y a confusion entre la cause extérieure, mesurable, et les états internes qualitatifs. Ces derniers, comme les sensations, n’ont pas entre eux des rapports de contenant à contenu.
Pour résumer ce qui précède, nous dirons que la notion d’intensité se présente sous un double aspect, selon qu’on étudie les états de conscience représentatifs d’une cause extérieure ou ceux qui se suffisent à eux-mêmes. Dans le premier cas, la perception de l’intensité consiste dans une certaine évaluation de la cause par une certaine qualité de l’effet : c’est [...] une perception acquise. Dans le second, nous appelons intensité la multiplicité plus ou moins considérable de faits psychiques simples que nous devinons au sein de l’état fondamental : ce n’est plus une perception acquise, mais une perception confuse. p. 201.
La multiplicité des états de conscience se déroule dans la "pure durée”. C’est l’objet du second chapitre de l’Essai.
Patrick Moulin, MardiPhilo, août 2024.
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