L’homme est capable de bien des choses : c’est un animal “doué de raison”, un “animal social”, un “animal politique”, etc. Les définitions d’Aristote semble nous donner bien des qualités. Mais l’homme est capable du meilleur comme du pire. Par l’empreinte qu’il pose sur son environnement, sur lui-même ou sur autrui, il peut modifier ainsi ce qui l’entoure, presque à sa guise. “La culture empêche-t-elle la barbarie ?” Ces modifications que l’homme apporte autour de lui vise à améliorer sa condition : la culture de la terre, l’éducation, les civilisations changent le monde. Il n’est pas assuré que ces changements soient toujours au bénéfice du plus grand nombre. En quoi la culture peut-elle être un rempart contre la barbarie ? Cette opposition entre culture et barbarie est-elle toujours si nette et si tranchée ? Il nous faut d’abord explorer ces concepts avant d’examiner les enjeux de ces questions.
Première partie - Explicitation du sujet
Concept de Culture
Lorsqu’on évoque le concept de culture, plusieurs couples conceptuels viennent à l’esprit : nature et culture ; culture et éducation ; culture et civilisation. Cette liste ne se veut pas exhaustive, mais elle permet d’éclairer ce que peuvent être les définitions du terme “culture”, que ce soit par opposition apparente ou par association. Nous allons volontairement dans cette partie rester sur un plan général : quelles définitions peuvent être proposées du terme”culture”, en postulant qu’il s’agit là d’une spécificité du genre humain.
La culture peut se comprendre comme la modification ou la transformation de la nature par l’homme. Les croyances mythologiques, religieuses, tout comme la science, évoquent une nature au sens d’un monde originel où l’homme est ensuite apparu, par divers moyens selon les sources énumérées. Dans la mythologie grecque, Hésiode, poète de l’Antiquité, décrit dans sa Théogonie la création du monde à partir du chaos : Gaïa la Terre, Ouranos le Ciel, etc., puis ce fut au tour des hommes d’être créés. Dans la Bible, Adam et Eve furent créés par Dieu. La science enfin décrit la création de l’Univers à partir du “big-bang”, puis l’apparition de la vie et longtemps après celle de l’homme. La nature existe d’abord, puis vient l’homme. Les espèces animales autres que l’homme modifient la nature : les abeilles participent à la pollinisation des fleurs, un équilibre s’opère entre les prédateurs et les proies. Mais ces modifications sont partie intégrantes de la nature : seul l’instinct guide les animaux dans leurs comportements. L’homme va également modifier la nature, mais pas seulement par son instinct. Considéré classiquement comme le seul animal doué de raison et de langage, il va apporter sa marque à la nature sous diverses formes. L’agriculture, l’habitat, qui sont des formes “utiles” de modifications : l’homme peut alors subvenir à ses besoins (manger, se protéger) sans dépendre totalement de ce que lui offre la nature “telle qu’elle”. Avec le langage, la pensée, les croyances, l’homme va aussi modifier la nature, mais sous des formes qui ne lui seront pas “utiles” pour des besoins premiers et vitaux, mais pour des besoins culturels, spirituels, sociaux. La nature porte ainsi l’empreinte volontaire de l’homme, de sa pensée. Cette empreinte s’établit dans le temps et la durée : elle ne sert pas à un seul homme, mais peut se transmettre à d’autres hommes, que le créateur de l’empreinte soit présent ou non. Nous pouvons contempler le David de Michel-Ange à la Galerie de l’Accademia à Florence (ou plus simplement sur une photographie), sans que ni le modèle, ni Michel-Ange ne soit présents.
La culture est aussi ce qui va modifier la nature originelle de l’homme. Nous naissons sans être conscients de venir au monde dans un monde culturel donné. Les neurosciences montrent que le cerveau du nourrisson, ni même du foetus, n’est pas une page blanche à ses premiers stades de développement (voir la notion de Conscience, notamment la fiche n° 3.b. Les trois consciences). Nous acquérons ensuite par l’éducation la culture du groupe social dans lequel nous allons grandir. C’est la notion de “culture générale”, qui correspond à un “ensemble de connaissances considérées comme fondamentales, dans une société, à une époque donnée” (Morfaux). Il ne s’agit pas ici de maîtriser tous les sujets, comme Aristote lorsqu’il veut traiter tout ce qui concerne la physique et la métaphysique, ou comme Pic de la Mirandole, érudit du XVIe siècle, réputé pour disposer d’un savoir encyclopédique sur toutes les connaissances de son époque. Ainsi, celui qui possède une culture générale n’est pas jugé comme un immense savant, mais comme un homme “cultivé”. Son éducation l’éloigne de l’ignorance, de l’inculture. Le terme “inculture” vient du latin incultus, qui signifie négligé, sans culture, sans éducation. Il désigne à l’origine une terre non cultivée, à l’abandon, sauvage. Nous retrouverons plus loin l’analogie qu’établit Cicéron entre la terre cultivé et l’esprit cultivé.
Le terme de “civilisation” est un synonyme possible de culture. Dans son sens général, la civilisation correspond à l’idée du progrès humain, universel, et sur le plan matériel (par exemple, la “fée” électricité qui remplace la bougie, voir le silex) et intellectuel (les progrès de la médecine, de la technologie, etc.). C’est aussi, à l’époque des grandes explorations réalisées par les navigateurs européens, comme Christophe Colomb, Magellan ou encore Vasco de Gama, le processus qui devaient permettre aux habitants des pays colonisés d’accéder au statut d’homme “civilisé”. Après avoir modifié la nature proprement dite, puis avoir cultivé son esprit par l’éducation, il restait à libérer les êtres vivant à l’état sauvage pour qu’ils accèdent eux aussi à la culture et donc à la civilisation. Nous voyons ici que le terme “culture” commence à perdre son sens général de culture humaine, universelle. La culture, comme la civilisation, vont alors devenir spécifiques à une société, à un pays, à une époque : la civilisation grecque de l’Antiquité, n’est pas la civilisation européenne du siècle des Lumières, pas plus que cette dernière ne peut s’identifier à la civilisation occidentale contemporaine. Il en va de même pour les cultures, qui vont se différencier selon le peuple et la période auxquels elles se rapportent. Dans ce sens, il n’y a donc pas une seule culture - “La” culture -, mais un nombre immense de cultures (et de civilisations).
Notion de Barbarie
Tout comme le concept de culture, la notion de barbarie regroupe plusieurs sens, liés à l’histoire humaine et aux représentations s’opposant à un degré d’éducation ou de civilisation. Nous resterons ici aussi sur un plan général, pour pouvoir, dans un premier temps, tenter d’appréhender au mieux cette vaste notion.
Dans l’histoire humaine, le terme de “barbarie” va prendre des significations diverses, selon les périodes envisagées. L’étymologie de ce terme vient du grec barbaros, qui signifie étranger. Dans l’Antiquité, les Grecs considéraient comme étrangers, et donc comme barbares, tous les peuples qui ne parlaient pas leur langue et dont les moeurs ne correspondaient pas à ceux des cités grecques. Cela comprenait pour eux l’Italie, c’est-à-dire les Romains. Dans la Rome antique, les barbares deviennent tous les peuples étrangers à l’empire romain : ainsi, les Grecs ne sont pas considérés comme barbares, puisqu’ils font partie de l’empire. Nous voyons que dans ces temps anciens, la notion de “barbares” varie suivant la civilisation et la période donnée. Le terme de “barbarie” va encore évoluer au cours des siècles : il désignera autrefois les régions de l’Afrique du Nord situées à l’Ouest de l’Egypte ; en fonction des invasions ou même de simples migrations de peuples, les Barbares seront tour à tour Goths, Vandales, Burgondes, Suèves, Huns, Francs, etc. De nos jours, les Berbères, populations vivant au Maroc, en Algérie, au Mali et au Niger, tirent leur nom du latin barbarus, lui-même issu du grec déjà cité. Notons que l’appellation “Berbère” signifie à la fois le peuple et la langue qu’il parle.
L’origine latine du terme “barbarie”, que nous venons d’évoquer - barbarus -, a un deuxième sens qui signifie inculte, sauvage. Le barbare est celui qui n’a pas d’éducation et n’a pas les mêmes moeurs. Soulignons ici que la qualification de barbare est posée en comparaison, et surtout en opposition, à autre chose : une éducation, des moeurs. Nous pourrions caricaturer cette signification par cette phrase abrupte : le barbare, c’est celui qui n’est pas comme “nous”. Cette opposition vient directement de la vision binaire du monde qu’avaient les Grecs antiques. Nous la retrouvons sous plusieurs formes dans des propos attribués à Thalès (voir l’article Les origines de la Philosophie - L’École ionienne) :
Hermippe, dans ses Vies, attribue à Thalès le mot que certains attribuent à Socrate : il disait en effet, à ce que l’on rapporte, qu’il était reconnaissant à la Fortune pour les trois motifs suivants : “D’abord parce que je suis né homme et non bête sauvage, ensuite homme et non femme, troisièmement grec et non barbare.” Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Livre I, 33.
Nous voyons ici plusieurs oppositions binaires : homme/animal ; homme/femme ; Grec/Barbare. Le barbare est l’opposé de ce que nous sommes : nous, les hommes civilisés, éduqués, cultivés ; lui, le sauvage, l’inculte. Le “sauvage” va toutefois pouvoir se distinguer du “barbare”, par la notion de cruauté. A la différence d’un animal dit “sauvage”, qui tue par instinct, le barbare va être celui qui a la volonté de faire souffrir, c’est-à-dire d’être “cruel”, inhumain au sens où c’est un homme, mais qui n’a pas une dimension d’humanité, notamment du point de vue d’une morale universelle. Ce sont les exemples d’un tueur psychopathe, du terrorisme ou des génocides. Ainsi la barbarie n’exclut pas la “civilisation” : l’excision est une coutume barbare, l’extermination d’un peuple au motif de sa religion ou de sa prétendue “race” est une pratique barbare perpétrée par des hommes.
Le dernier sens du terme “barbarie” que nous allons examiner est lié à la notion de langage. Il s’inscrit dans notre propre dictionnaire par le mot de “barbarisme”. Le barbarisme est une faute de langage : le mot employé n’existe pas, ou il est déformé. L’“infractus” du myocarde fera immanquablement souffrir le correcteur orthographique, mais ne devrait pas présenter un danger majeur pour le coeur. Le terme de “barbare” va correspondre à l’impossibilité de comprendre une autre langue que celle que l’on parle :
Vous de même : si votre langue n’exprime pas des paroles intelligibles, comment comprendra-t-on ce que vous dites ? Vous parlerez en l’air. Il y a je ne sais combien d’espèces de mots dans le monde, et aucun n’est sans signification. Or si j’ignore la valeur du mot, je serai un barbare, et celui qui parle sera pour moi un barbare. Saint Paul, Première Épître aux Corinthiens, 14:9-11.
Il n’y a pas ici de connotation de supériorité ou d’infériorité de culture, ni de “sauvagerie”. Le simple constat est l’existence de plusieurs langues, et que si nous ne connaissons pas le sens d’un mot, nous serons tels des barbares, incapable de nous faire comprendre. C’est donc plutôt l’impossibilité de pouvoir communiquer de façon intelligible qui réside dans ce dernier sens. Il y a aussi une certaine réciprocité : si nous voyageons dans un pays dont nous ne parlons pas la langue, nous parlerons comme des “barbares” pour leurs habitants, mais ces habitants eux-mêmes parleront aussi comme des “barbares” à nos oreilles. Le barbare ici reste celui qui n’est pas comme “nous”, mais, la réciproque étant également vraie, nous sommes alors tous le barbare de quelqu’un d’autre.
Opposition Culture/Barbarie - Exposition de l’état du problème - Transition
“La culture empêche-t-elle la barbarie ?” Nous venons de voir que les termes de “culture” et de “barbarie” pouvaient revêtir plusieurs sens. Examinons à présent la notion d’empêcher. SOn étymologie vient du latin impedicare, qui signifie prendre au piège, entraver. Nous retrouvons aussi la racine pedica, qui va correspondre ici à des liens aux pieds (racine commune avec le pédicure, qui s’occupe des pieds, mais sans les lier). Empêcher, c’est faire obstacle, s’opposer. Le libellé du sujet émet l’hypothèse - à vérifier donc - que la culture pourrait s’opposer à la barbarie, l’empêcher de prendre le dessus en la prenant au piège. Ceci suppose aussi que la barbarie serait potentiellement un danger, une menace au moins pour la culture. Nous aurions donc ici deux forces en présence, considérées comme spécifiquement humaines - la culture humaine ne cherche pas à empêcher une barbarie animale, qui relève plutôt de la “sauvagerie” d’un comportement guidé par les seuls instincts. Nous n’allons pas chercher ici à savoir si l’homme peut domestiquer ou apprivoiser une bête sauvage, ce qui relèverait plutôt de l’éthologie (l’étude des comportements animaux) que de la philosophie. Maintenant que nous avons pu explorer le concept de nature, la notion de barbarie et celle d’empêcher, nous allons envisager comment la culture pourrait être un rempart contre la menace potentielle que serait la barbarie.
Seconde partie - La culture, rempart contre la barbarie
Culture et normes - Reprise et redéfinition du problème
Dans la partie précédente, nous avons vu que la culture humaine, même si elle présente un caractère “universel” de modification de la nature et de l’environnement où vit l’homme, pouvait prendre des formes diverses selon les civilisations et les époques. Claude Lévi-Strauss, anthropologue (étymologiquement, la science qui étudie l’homme), a décrit les sociétés en cherchant à comprendre comment elles étaient organisées. Sa méthode, le structuralisme, s’inspire des travaux de Saussure en linguistique : les mots sont des éléments qui, seuls, ne permettent pas de comprendre le système que forme une langue, il faut étudier leurs relations mutuelles, autrement dit comment se structure le système qu’est la langue. L’anthropologie culturelle applique cette approche aux “structures élémentaires de la parenté”, pour tenter de comprendre comment s’organise une société humaine. Lévi-Strauss cherche à déterminer “où finit la nature” - l’état de nature qui nous est commun avec l’animal puisque l’homme est un être biologique - et “où commence la culture” - l’homme comme individu social. A partir d’observations comme celles des “enfants sauvages” et de travaux sur les comportements des grands singes notamment, il va identifier une différence majeure entre nature et culture :
Cette absence de règles semble apporter le critère le plus sûr qui permette de distinguer un processus naturel d’un processus culturel. C. Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté.
Ce qui caractérise la culture dans un groupe social humain, c’est l’institution de règles. Il est possible de retrouver dans la nature et dans la culture de “la constance et [de] la régularité], mais dans le cas de la nature, c’est l’effet de la biologie (hérédité, évolution), alors que dans le cas de la culture, il s’agit de l’instauration d’une tradition, de “règles institutionnelles”. Lévi-Strauss souligne par ailleurs que la mise en place de ces règles ne peut que difficilement se concevoir “sans l’intervention d’un langage”. Le langage est donc partie intégrante de la culture, et ici sa condition nécessaire pour que la culture s’instaure dans le groupe social. Lévi-Strauss poursuit ainsi sa réflexion :
Posons donc que tout ce qui est universel, chez l’homme, relève de l’ordre de la nature et se caractérise par la spontanéité, que tout ce qui est astreint à une norme appartient à la culture et présente les attributs du relatif et du particulier. Ibid.
La culture présenterait donc deux caractéristiques : elle se fonde sur des règles, et elle n’est pas universelle comme peut l’être la nature. Lévi-Strauss va toutefois identifier, comme d’autres ethnologues, une règle sociale (et une seule) ayant un caractère d’universalité : la “prohibition de l’inceste”. Il existe donc un élément culturel commun, une “institution humaine universelle”, l’interdit de l’inceste. Une autre règle a pour conséquence d’élargir le groupe social à d’autres membres extérieurs :
L’exogamie fournit le moyen de maintenir le groupe comme groupe, d’éviter le fractionnement et le cloisonnement indéfinis qu’apporterait la pratique des mariages consanguins. Ibid.
Pour que le groupe social ne devienne pas un “système clos” et n’aboutisse à un groupe “biologique” constitué des membres d’une seule et même famille, voué à la disparition par les effets délétères de la consanguinité, il faut s’ouvrir à d’autres groupes sociaux, en nouant ainsi des alliances. La culture alors, sans être unique ou universelle, tend vers un partage et surtout vers un enrichissement humain pas seulement biologique :
(...) l’échange - et par conséquent la règle d’exogamie qui l’exprime - a, par lui-même, une valeur sociale : il fournit le moyen de lier les hommes entre eux, et de superposer, aux liens naturels de la parenté, les liens désormais artificiels, puisque soustraits au hasard des rencontres ou à la promiscuité de l’existence familiale, de l’alliance régie par la règle. Ibid.
Cette ouverture à un autre groupe va lier les hommes socialement, au moyen d’une alliance et d’une règle. Nous allons retrouver cette notion d’alliance, en examinant à présent ce qui peut concourir, avec la culture notamment, à relier les hommes pour les faire dépasser leur état de “sauvage” ou de “barbare”.
Du sauvage au civilisé ?
Lorsque la barbarie est associée à l’inculture, à la sauvagerie, un jugement est portée sur un groupe humain dont le degré de civilisation est inférieur aux critères de civilisation de ceux qui jugent. Le jugement est donc relatif à une civilisation donnée, à une époque donnée. Dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Rousseau tente de définir ce qu’était l’homme dans son “état naturel”, avant que toute culture et que toute civilisation l’ait modifié.
En dépouillant cet être, ainsi constitué de tous les dons surnaturels qu’il a pu recevoir, et de toutes les facultés artificielles qu’il n’a pu acquérir que par de longs progrès, en le considérant, en un mot, tel qu'il a dû sortir des mains de la nature, je vois un animal moins fort que les uns, moins agile que les autres, mais, à tout prendre, organisé le plus avantageusement de tous. Je le vois se rassasiant sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas, et voilà ses besoins satisfaits. Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes.
Difficile de voir dans ce “sauvage” un barbare cruel et féroce, malgré son manque évident de culture. Les seuls véritables ennemis qu’il ait à combattre sont la maladie et la vieillesse. L’homme à l’état de nature est même pourvu d’un “sentiment naturel”, la pitié, qui le conduit à porter secours à celui qui souffre. Nous sommes loins d’un barbare. Car Rousseau se place à l’opposé de Hobbes, philosophe anglais, qui considère qu’à l’état de nature, l’homme est un loup pour l’homme (il reprend là une formule de Plaute : homo homini lupus). Pour Hobbes, l’état de nature, les hommes laissés à eux-mêmes vivent dans la violence, luttant pour leur survie en donnant la mort à ceux qu’ils veulent dominer.
Aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tient en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme “guerre”, la guerre de chacun contre chacun. Hobbes, Léviathan.
Dans un tel état de nature, c’est la sauvagerie qui prédomine, et la barbarie entraîne les hommes à s’entretuer. Pour accéder à la paix, il faut que les hommes abandonnent leur pouvoir et leur liberté de dominer ou de tuer autrui, en passant un contrat qui donnera leur pouvoir à une autorité souveraine et absolue : le Léviathan, nom symbolique de l'État chez Hobbes. L'État possède alors le “monopole de la violence légitime” qui prend la forme de la justice, des lois, des règles. Cette culture fondée sur des règles devient effectivement le rempart contre la barbarie de l’état de nature où chacun pouvait librement tuer son voisin. Terminons cette partie par une anecdote linguistique : dans une langue ancienne, l’Assyrien, barbaru est le nom du loup (Dubuisson). Le barbare serait donc un loup pour l’homme assyrien.
“Liens” culture/Barbarie- Exposition de l’état du problème - Transition
Si nous reprenons les deux grands exemples que nous venons de décrire, pouvons-nous affirmer que la culture fait obstacle à la barbarie ? Dans le premier cas, nous avons vu que la culture pouvait se définir comme la mise en places de mesures visant à orienter les liens dans un groupe social. Les normes et règles garantissent modifient les relations “naturelles” qui ne relèvent que du spontané, de l’instinctif. Elles permettent le développement du groupe social, tout en prévenant ce qui pourrait le mettre en péril, par la prohibition de l’inceste. Cette dernière “pratique” peut s’assimiler à un comportement “barbare” au sens d’un manque d’éducation, mais surtout de moeurs inadaptées à la viabilité d’une vie de société. Retenons aussi l’importance du langage, pour établir, maintenir et transmettre les règles du groupe social. Lorsque nous avons examiné les différentes significations du terme “barbarie”, nous avons trouvé cette notion de langage barbare, incompréhensible et qui donc ne permet pas cette circulation des règles dans un groupe où les langues ne seraient pas au moins sur des bases communes. Dans le second cas, l’homme à l’état de nature tel qu’il est décrit par Hobbes comme “un loup pour l’homme” présente des caractères de barbarie par cette violence qui vise à dominer l’autre jusqu’à le mettre à mort. L’état de “guerre de chacun contre chacun” montre bien des signes de différences de comportement, même s’il est difficile de parler de choc de civilisations dans un tel état. Le contrat passé entre les individus, qui va déléguer le “monopole de la violence légitime” au “Léviathan”, à l’État, doté du pouvoir absolu, modifie cette “guerre de chacun contre chacun” et vise à instaurer une situation de paix, et par conséquent à empêcher celle qui précède le contrat où les individus sont livrés à eux-mêmes sans règles. Ces deux grands exemples montrent donc que l’avènement d’une culture a un effet à la fois de prévention (ne pas risquer la consanguinité en prohibant l’inceste) et de traitement (le contrat déléguant le pouvoir des individus à un État) de situations qui s’apparentent à de la barbarie dans les comportements et dans les moeurs. Mais nous avons identifié, dans l’exploration du terme “culture” différents aspects : il n’y a pas une mais des cultures, et certaines civilisations, s’estimant supérieures à d’autres, ont voulu “libérer” des civilisations “inférieures” en les faisant accéder à leur culture plus “civilisée”. Il nous faut donc examiner maintenant si une culture est bien toujours légitime pour empêcher ce qui est qualifié de barbarie ou de barbare.
Troisième partie - “On est toujours le barbare de quelqu’un”
Le choc des cultures - Reprise et redéfinition du problème
S’il reste possible de parler de “la” culture, il est établi qu’une pluralité de cultures existe et a existé depuis que l’homme a commencé à modifier son environnement. Nous venons d’évoquer comment une culture peut entraver ce qui paraît barbare. Mais ces cultures diverses, ces degrés différents de civilisation vont-ils lutter uniformément contre “la” barbarie, ou cette dernière peut-elle revêtir également des visages multiples, allant jusqu’à la confusion entre culture et barbarie ?
Cicéron, homme politique romain, est considéré comme le premier à avoir employé la métaphore de la terre cultivée pour décrire la culture de l’esprit.
(...) je dis qu’il en est d’une âme heureusement née comme d’une bonne terre ; qu’avec leur bonté naturelle, l’une et l’autre ont encore besoin de culture, si l’on veut qu’elles rapportent. Or la culture de l’âme, c’est la philosophie. Cicéron, Tusculanes.
Nous sommes ici dans une notion qui semble élargie de “la” culture : en apprenant et en pratiquant la philosophie, nous cultivons notre esprit et, par suite, nous devenons “cultivés”. Notons toutefois deux éléments. Tout d’abord, pour Cicéron, la culture “c’est la philosophie” : s’il n’y a pas exclusion explicite de tout autre mode d’accès à la culture, seule la philosophie est mentionnée comme liée à la culture. Ensuite, Cicéron nous donne une précision qui peut s’interpréter comme une condition préalable à l’acquisition de la culture : l’âme doit être “heureusement née”, comme la terre doit avoir une “bonté naturelle”. La culture ne serait donc pas accessible à n’importe qui. Cette notion de “bonté naturelle” résonne avec le mythe du “bon sauvage”, tel que Rousseau le décrit dans “l’état naturel” que nous avons déjà évoqué plus haut. Si l’on en croit l’auteur du Contrat social, Le passage de cet état de nature à celui de société semble aux antipodes d’une amélioration de la sauvagerie par la culture :
L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. Tel se croit le maître des autres, qui ne laisse pas d’être plus esclave qu’eux. Rousseau, Du contrat social.
L’avènement de la société marque la fin de la liberté de l’individu. Rousseau décrit la fin de l’état de nature avec le premier homme qui déclare être propriétaire d’un terrain, et qui trouve “des gens assez simples pour le croire”. C’est la fin de l’état où la nature mettait à disposition de l’homme de quoi satisfaire à ses besoins les plus simples et les plus nécessaires : boire, manger, dormir. L’arrivée de cette première forme de culture met plus à mal le prétendu “sauvage” que l’inverse : ici, la culture empêche bien la “sauvagerie”, mais au prix de la liberté naturelle. Le pauvre “barbare”, ainsi qu’on aurait pu qualifier l’homme à l’état de nature, puisqu’il est “inculte”, est plus mis à mal par la culture, que réellement délivré de sa prétendue barbarie.
Le barbare n’est pas toujours celui qu’on croit
Nous arrivons ici à une question de “point de vue”, de subjectivité : le “barbare” ne se perçoit jamais comme barbare. C’est le regard d’autrui, d’un autre sujet, d’une autre culture, qui va opérer cette qualification de barbarie.
Le barbare, c’est d’abord celui qui croit à la barbarie. Lévi-Strauss, Éléments d’anthropologie sociale et culturelle.
Qui peut dire, affirmer, que l’autre est un barbare, sinon un sujet se référant à sa propre culture, et, qui plus est, un sujet persuadé qu’en dehors de cette culture, il ne peut exister que de la barbarie. Si nous ajoutons à cela la précision de Cicéron, sur la nécessité d’une “âme heureusement née” pour que la culture puisse porter véritablement ses fruits, il y aurait donc des âmes “malheureusement nées”, et qui cumuleraient ainsi leur déficience innée avec l’impossibilité d’un acquis culturel digne de ce nom, ou du moins indigne du nom de la culture du sujet qui l’utilise pour juger d’autrui. Les exemples d’une telle tyrannie de la culture sont malheureusement nombreux : les hérétiques soumis à la Question par le tribunal de l’Inquisition, torturés au nom d’une religion se voulant dominante ; les régimes totalitaires et leurs camps de travaux forcés. La défense d’une soi-disant culture contre une prétendue barbarie a pris sa forme la plus sombre avec la Shoah et le nazisme :
Eichmann, en 1956-1957, ne s’est pas départi de cette conviction ni affranchi de cette culture : il est un soldat qui a combattu pour le salut de l’Allemagne. Selon lui, “il [le Juif] nous a déclaré la guerre. C’était une guerre totale qu’on nous avait déclarée (...). Tout ennemi qui m’a déclaré la guerre à moi, à mon peuple, devait être exterminé. Demandez un peu à un ancien Germain, demandez un peu à Frédéric le Grand. C’est comme ça que l’Allemagne a pu accéder à la grandeur.” J. Chapoutot, Eichmann, un pantin ou un comédien ?
Exterminer plusieurs millions d’êtres au nom d’une “culture”, comment pouvoir proclamer ici que la culture empêche la barbarie ? Une culture qui nie une partie de l’humanité au nom d’une idéologie ne peut être qualifiée de “culture” : elle est la pire des barbaries, barbarie qui n’aura de cesse d’annihiler toute autre culture qui lui semblera présenter le moindre danger pour sa suprématie. Il est impossible d’associer ces deux termes, “culture inhumaine” : la culture est la modification de la nature par l’homme, elle ne peut pas être la modification profonde, voire la négation, de la nature humaine. Tout comme il n’existe pas d’humanité sans culture, il ne peut pas exister de culture sans humanité.
La culture est un humanisme
Nous avons sans doute ici la clé d’une culture qui serait en capacité d’empêcher la barbarie. La culture est le propre de l’homme lorsqu’il modifie la nature qui l’environne en la cultivant au propre comme au figuré, lorsqu’il modifie sa propre nature par l’éducation ou la philosophie, ou lorsqu’il modifie la nature de son rapport aux autres par la création d’une civilisation. Puisque l’homme modifie par la culture l’essence - la nature dans toutes ses acceptions - des choses après qu’elles aient commencé d’exister, paraphrasons Sartre (voir la fiche de lecture sur son ouvrage L’Existentialisme est un humanisme) : la culture est un humanisme. Nous prenons ce terme dans un sens moral :
On qualifie d’humanisme toute pensée attentive aux droits de l’homme et au respect de la dignité humaine. Morfaux, Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines.
S’il y a pluralité de cultures, il semble nécessaire, dans un premier temps, de ne pas céder à la qualification “automatique” de barbare pour tout autre qui ne pense pas “comme nous”. Nous ne pouvons écarter l’hypothèse qu’une autre culture, se réclamant comme telle, soit en réalité une barbarie : nous l’avons vu avec les exemples ci-dessus, jusqu’à la plus indicible inhumanité. Actons d’abord que ces autres - et leur culture - sont différents, puis examinons leur culture et la nôtre, à la façon de Montaigne :
Il n’y a rien d’aussi horrible à imaginer que de manger son père. Les peuples qui avaient anciennement cette coutume la regardaient toutefois comme une marque de piété et un témoignage de bonne affection : ils cherchaient par là à donner à ceux qui les avaient engendrés la plus digne et la plus honorables sépultures en, logeant pour eux et pour ainsi dire dans leur moelle les corps de leurs pères et leurs restes, en les vivifiant ainsi en quelque sorte et en les régénérant par la transmutation dans leur chair vivante au moyen de la digestion et de l’assimilation. Il est aisé d’imaginer quelle cruauté et quelle abomination c’eût été, pour des hommes abreuvés et imbus de cette superstition, de [laisser] corrompre la dépouille de leurs parents dans la terre et de la jeter en pâture aux bêtes et aux vers. Montaigne, Essais, “Apologie de Raymond Sebon”.
Quoi de plus barbare que le cannibalisme ? Quoi de plus barbare aux yeux de ces hommes de laisser les corps de leurs parents décédés se décomposer en les enterrant et en les confiant ainsi “aux vers” ? Sommes-nous si loin de ces cannibales ? En mai 2019, un loi a été promulguée dans l’État de Washington qui permet une alternative aux enterrements classiques ou la crémation : les corps des personnes décédées pourront être transformés en “compost humain”. Si nous poussons le raisonnement jusqu’au bout du possible, les “dépouilles” seront “jetées en pâture aux bêtes et aux vers”, mais pourront terminer leur cycle biologique jusque dans nos assiettes, après avoir fertilisé nos potagers : cannibalisme 2.0. La culture au sens d’humanisme va assurément empêcher la barbarie véritable, ou au moins nous en faire prendre conscience lorsque nous nous remémorons les disparus des camps de concentration. Mais dans le souci permanent d’assurer a priori à autrui des droits et une dignité, gardons-nous de qualifier de prime d’abord l’autre de barbare, simplement parce qu’il diffère de nous (voir aussi la notion d’Autrui).
Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas dans ses coutumes. Montaigne, Op. cit.
Toute considération sur une culture est relative à une référence à sa propre culture. Les colonisateurs, les missionnaires étaient intimement persuadés d’apporter le salut à ces peuplades indigènes et incultes. Aux yeux des Afrikaners, Nelson Mandela, prix Nobel de la Paix en 1993, a été longtemps considéré comme l’équivalent d’un barbare. Pour empêcher la barbarie, mais surtout pour nous empêcher de voir systématiquement un barbare chez autrui, examinons sa culture à l’aune des valeurs de l’humanisme : respecte-t-elle la notion de droits pour l’homme, et surtout respecte-t-elle la notion de dignité pour tout homme ? Si ces deux critères sont établis, alors nous pourrons sans doute faire nôtre cette maxime universalisable, comme Kant nous l’indique dans ses impératifs catégoriques (voir la fiche de lecture sur les Fondements de la métaphysique des mœurs) :
Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis. Antoine de Saint-Exupéry.
L’homme cherche en permanence à modifier son environnement pour l’améliorer. Il va ainsi, par la culture, tenter de comprendre la nature et lui donner un sens. Il va transformer ses conditions de vie en aménageant la nature, par l’agriculture pour se nourrir, par l’habitat pour se protéger. Il va aussi se modifier lui-même, par l’éducation, par la culture de l’esprit qu’est la philosophie. Enfin, il va modifier sa relation au monde en créant des civilisations, emplies de leur propre culture. Il va alors considérer ce qui peut être barbare : l’étranger, le sauvage, celui qui ne parle pas la même langue. Ce qui est un progrès pour lui est sans nul doute un progrès pour autrui : sa culture va lui permettre de vivre en société, d’échanger avec autrui. Elle va même lui apporter la paix par un contrat entre les individus pour dépasser l’état guerrier que peut être l’état de nature où l’homme est laissé à lui-même sans règles. Le progrès va ainsi se répandre. Mais la culture n’apporte pas que des progrès positifs pour tous. Elle peut même lui ôter sa liberté naturelle. La culture peut même questionner la barbarie, et aller jusqu’à occulter la propre barbarie que peut être une soi-disant culture où un être humain est celui qui doit être exterminé en raison de croyances inhumaines. Car si la culture doit sauver et surtout être sauvée, c’est par l’humain et par lui seul que cela demeurera possible. Nous sommes toujours le barbare de quelqu’un d’autre, parce que nous croyons à la barbarie. Apprenons ainsi, par la philosophie notamment, à distinguer dans ce qui diffère de nous ce qui relève de l’humain et ce qui relève de l’inhumain. Alors la culture, quelle qu’elle soit, pourra être un obstacle à la véritable barbarie qui nie par principe à tout homme des droits et une dignité.
Patrick Moulin, MardiPhilo, août 2024.
#Philosophie #MardiCestPhilosophie #Bac #Philo #Culture