Rassurez-vous, je n’ai nullement l’intention de vous asséner un exposé sur Spinoza. D’abord, aucune compétence particulière ne m’y autorise. De plus, avouons-le tout de suite, les œuvres de Spinoza étant réputées particulièrement absconses, j’ai eu recours à des textes et traductions plus accessibles,
Précurseur des lumières, Spinoza qui vécut de 1632 à 1677 était un ardent défenseur des valeurs de liberté, de laïcité, et connu pour son éthique de la joie.
Tout d’abord, saluons le courage singulier du personnage. Oser aller à l’encontre des thèses officielles des religions du Livre, au 17ème siècle, en avait amené plus d’un au bûcher. Moins célèbre que Galilée qui avait été contraint d’abjurer en 1633, Giordano Bruno, lui, fut brûlé en 1600 pour avoir osé imaginer d’autres humanités que sur terre. Croire aux extraterrestres à cette époque n’était pas sans risque ! Même dans le milieu juif d’Amsterdam pourtant réputé pour sa tolérance, Spinoza n’en fut pas moins soupçonné d’hérésie et la lame de son assassin le manqua de peu. Mais par-delà son courage, saluons d’abord son audace intellectuelle. Spinoza était un penseur subversif. Mesurons le défi : remettre tout bonnement en cause une conception du monde dominante à l’époque, presque unanimement partagée par-delà les clivages entre religions, une conception qui culpabilise le plaisir.
La chrétienté, comme bien d’autres religions révélées, porte en elle une conception tragique de l’existence. Son fonds de commerce, c’est le péché, la culpabilité, la repentance, la pauvreté, la souffrance, la maladie et la mort. Son registre préféré c’est la compassion. Le plaisir, surtout lorsqu’il vient du sexe, est coupable. L’éthique de Spinoza, au contraire, est une éthique de la joie. D'abord, elle inverse l’ordre des valeurs d’avec une morale ascétique qui sans cesse nous culpabilise de jouir de la vie. Elle n’est selon lui que « superstition qui semble tenir pour bon ce qui apporte la tristesse et au mal ce qui apporte la joie » Le plaisir n’est en rien coupable. En effet Spinoza prône la recherche du salut par la connaissance, la recherche du Souverain Bien, qui apporte la joie, la Béatitude, et sauve du trouble des passions. L’expérience de la joie serait pour lui le véritable étalon d’une vie réussie. Mais loin de lui toute idée d’aboutir à une quelconque perfection, puisqu’il n’y a pas de perfection absolue, seulement relative. Il conçoit la joie comme le passage ou la transition d’une moindre à une plus grande perfection, « car (je le cite) la joie n’est pas la perfection elle-même. Si en effet l’homme naissait avec la perfection à laquelle il passe, c’est sans affect de joie qu’il la posséderait »
Voici opposées deux conceptions du monde aux antipodes l’une de l’autre. L’une incline au tragique, l’autre au contraire, à la joie et la Béatitude. Essayons de saisir l’origine de vues aussi divergentes.
La conception tragique de l’existence se transmet et se perpétue en maintes variantes du même mythe fondateur, depuis des millénaires, et repris au fil de multiples civilisations. Les hommes auraient été précipités dans un monde hostile, punis pour avoir désobéi aux dieux. Pour seule échappatoire, la rédemption. Le mythe qui nous est le mieux connu, le plus proche de nous, nous autres occidentaux, c’est le récit de la "chute" ou du "péché originel" de la Genèse biblique : L’homme chassé de l’Eden pour avoir transgressé l’ordre divin : « C'est ainsi que Dieu chassa Adam l’homme du jardin d'Éden, pour qu'il cultive la terre, d'où il avait été pris. C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu'à ce que tu retournes dans la terre, d'où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière ». Terre d’expiation, le monde ne peut être clément pour les hommes. Pour les cathares, des chrétiens intégristes au 13ème et 14éme siècles, le monde terrestre était tout bonnement l’œuvre du diable. Au 17ème siècle l’édificateur de la doctrine janséniste, Cornelius Jansen, affirme que depuis le péché originel, la volonté de l'Homme sans le secours divin n'est capable que du mal. Seule la grâce efficace peut lui faire préférer la délectation céleste à la délectation terrestre, c'est-à-dire les volontés divines plutôt que les satisfactions humaines.
Cette vision duelle du monde, un monde de souffrance auquel on ne peut échapper que par la soumission aux dieux pour espérer rejoindre un autre monde de félicité éternelle, n’est pas un monopole chrétien. Certaines traditions orientales conçoivent que souffrir est le fait essentiel de notre vie. Selon l'enseignement du Bouddha, la vie est souffrance, une souffrance sans fin qui se perpétue à travers le cycle des réincarnations successives. L'existence sert à payer les erreurs d'une existence passée. Pour espérer échapper au cycle de ces réincarnations dans un monde résolument hostile, et accéder au Nirvana, le bouddhiste doit trouver l’illumination ; la voie de la sagesse et du détachement
Le zoroastrisme, apparu en Perse il y a 3000 ans, affirme l'existence d'un dieu souverain, d'un ciel et d'un enfer, promet la venue d'un sauveur, la résurrection des morts et un jugement dernier, idées que l'on retrouve dans les trois grands monothéismes : le judaïsme, le christianisme et l'islam.
Même les Grecs ont leur variante, fort jolie d’ailleurs, de ce mythe. Celui de Pandore. Selon ce mythe, Jupiter fit un présent à Pandore, jeune fille façonnée par les dieux de l’Olympe. Il lui remit un coffret avec défense de ne jamais l’ouvrir. Mais, curieuse autant que belle, elle souleva le couvercle fatal. Tous les biens que Jupiter avait accumulés dans la boîte reprirent leur vol vers l’Olympe ; l’espérance seule resta au fond. De ce jour l’humanité dut peiner et souffrir, travailler la terre à la sueur de son front, lutter contre les maladies et les caprices des saisons ; il ne lui resta, pour se consoler, que l’espérance. Notons au passage que ces mythes s’accordent tous pour faire porter l’entière responsabilité de nos tourments aux femmes. Ces mythes renvoient tous à un même désir d’éternité heureuse, hors d’un monde pas toujours clément pour tous. Depuis la nuit des temps, les hommes ont rêvé d’éternité et Gilgamesh, roi d’Uruk, déjà hypothéquait auprès de Noé, son royaume pour ce privilège des dieux.
L’éthique de la joie de Spinoza peut être rapprochée, sans être confondue toutefois, de l’éthique confucéenne. Le confucianisme a été une éthique rationnelle en intention, visant à réduire à son minimum absolu la tension avec le monde. Dans un monde, le meilleur des mondes possibles, la nature humaine était, dans son fond, bonne moralement. Les hommes, dans le domaine de la morale comme en toutes choses, s’ils différaient en degré, étaient en tout cas indéfiniment perfectibles et capables d’accomplir la loi morale. L’idéal correspondant pour l’individu consistait en l’auto-perfectionnement pour façonner le moi en une personnalité en tous points équilibrée et harmonieuse.
Spinoza était panthéiste. Pour lui, dieu se confond avec l’univers, il fait partie de la nature de toute chose, il est immanent. À l’inverse, la transcendance dans les religions révélées fait appel à une cause extérieure et supérieure. Pour Spinoza, Dieu et la nature ne font qu’un, pas de dieu transcendant, ni créateur du monde et juge des hommes, pas de valeurs absolues indépendantes du désir humain et s’imposant à lui. Point de promesse de béatitude éternelle dans un « arrière monde ». Pour lui il n’y de Dieu que philosophiquement.
Sa morale aussi tranche radicalement d’avec les conceptions religieuses de l’époque. En rupture complète avec ces morales fondées sur la peur, pour lesquelles le bien engendre la tristesse, et le mal la joie. Dans la lignée d’Épicure et Lucrèce, Spinoza, dit l’inverse, « la joie est le passage de l’homme d’une moindre perfection à une plus grande ». Les hommes peuvent parfaitement agir en hommes libres et de bonnes mœurs sans l’obsession du châtiment et de l’enfer. Être libre ne signifie pas d'avoir la possibilité de choisir indifféremment entre le bien et le mal, mais de choisir de façon spontanée, nécessairement ce qui est bien pour notre nature. La morale est faite par les hommes, pour les hommes. Le Bien et le Mal n’existent pas en tant que tels et ne peuvent donc se transmettre par nature, allusion au péché originel. Le Bien et le Mal ne sont en fait, que la réponse de nos sentiments à des évènements que nous recevons comme « Bien » ou « Mal », favorables ou défavorables pour nous, selon notre subjectivité ou nos intérêts. Spinoza ne définit pas la joie par son contenu, mais par sa dynamique. Etre joyeux, ce n’est pas nécessairement voir la vie en rose. La joie n’est d’abord qu’une progression énergique qui concerne autant notre esprit que notre corps. La joie serait, selon lui, ce qui augmente notre puissance d’agir et de penser. On retrouve cette conception chez des disciples contemporains de Freud, notamment avec la notion de « croissance intérieure de l’être .
Surtout, n’imaginons pas un Spinoza naïf sur la nature humaine. Simplement, il pose la question différemment des religieux, pour qui la nature humaine est faible, prompte au vice et au péché. Sa conception vitaliste du monde et des hommes est résolument moderne. Qu’elle soit juste, libre à chacun d’en juger, c’est une affaire d’opinion. Par moderne on entend seulement qu’on la retrouve en de nombreuses nuances chez nombre de penseurs du 19ème et même des contemporains. Pour eux, point de causes extérieures, la vie possède en elle-même un élan propre et autonome, une tendance propre à croître et à se développer. Le principe de la philosophie de Spinoza, c’est l’identité de l’être et de la puissance. Notion que l’on retrouve deux siècles plus tard sous une autre plume en « volonté de puissance » souvent dévoyée de son sens. C’est précisément dans l’accroissement de son être, par la connaissance, le perfectionnement moral et intellectuel, mais aussi dans la libre jouissance des bonnes choses de la vie que les hommes connaissent la joie. Publiée à sa mort en1677, pour des raisons de sécurité, l’œuvre majeure de Spinoza « l’ETHIQUE » n’est pas un pur édifice théorique, mais un dispositif destiné à rendre possible la transformation du lecteur. Ainsi dans sa correspondance et ses œuvres, la pensée de Spinoza serait d’abord pratique. Elle n’aurait qu’un but : faire exister plus intensément.
Toutefois, pour Spinoza, il existe aussi de fausses joies. Tous les plaisirs ne sont pas nécessairement sains. Il distingue les plaisirs qui ont tendance à abrutir notre pensée et paralyser notre corps, qu’il juge mauvais, des plaisirs bons qui au contraire les renforcent. La véritable joie doit toujours être une expérience à la fois corporelle et intellectuelle. Certains plaisirs sensuels nous affaiblissent plus qu’ils nous renforcent. Viennent immédiatement à l’esprit, la gloutonnerie, la boisson, le sexe, voire la pratique excessive du sport. Mais Spinoza ne les condamne que dans la mesure où ils sont excessifs. Comme meilleure de toutes règles de vie, il préconise d’user des choses, et d’y prendre plaisir autant que faire se peut.
Spinoza dit dans l’Ethique IV : « Il n’y a certainement qu’une torve et triste superstition pour interdire qu’on prenne du plaisir. Voici ma règle, et à quoi je me suis résolu. Il n’y a ni dieu ni personnes, à moins d’un envieux, pour prendre plaisir à mon impuissance et à ma peine, et pour nous tenir vertu les larmes et les sanglots, la crainte et les autres choses de ce genre, qui marquent une âme impuissante ; mais au contraire, plus grande est la joie qui nous affecte, plus grande est la perfection à laquelle nous passons. Il est, dis-je d’un homme sage de se refaire et de se recréer en mangeant et buvant de bonnes choses modérément, ainsi qu’en usant des odeurs, de l’agrément des plantes vertes, de la parure, de la musique, des jeux qui exercent le corps, des théâtres, et des autres choses de ce genre dont chacun peut user sans aucun dommage pour autrui »
Naguère, dans un monde laborieux, dur et plein d’incertitudes, la conception tragique de l’existence pouvait aisément se comprendre. Dans celui d’aujourd’hui, d’une relative abondance dans nos contrées où les risques de la vie ont reculé et sont mutualisés, cette conception tragique a perdu du terrain. Qui de nos jours, sans même renoncer pour autant à l’espoir d’un au-delà, se sentirait coupable d’apprécier les bonnes choses de la vie ? C’est pourquoi, justifier encore aujourd’hui, une béatification en raison de souffrances, surtout quand celles-ci ont été volontairement infligées à son corps, la mortification, apparait à notre époque, oh combien anachronique.
Peut-on être honnête homme, être vertueux sans la peur d’un quelconque châtiment, sans l’obsession d’un enfer, ni même l’espoir de mériter un paradis ? C’est précisément cette absence de contrainte pour bien se conduire qui fait peser le soupçon d’immoralité sur celui qui ne redoute ni n’attend rien d’un au-delà. Spinoza estime que chacun peut travailler librement à son propre perfectionnement. Et cette amélioration de soi est en elle-même, source de joie.
Que la joie règne dans nos cœurs.
André Hans