Pierre-Antoine Demachy (1723 – 1807) ; Une exécution capitale, place de la Révolution (Place de la Concorde), vers 1793.
Huile sur papier marouflé sur toile, 37 x 53,5 cm. Musée Carnavalet – Histoire de Paris
La force de l’union : quand Claville-Motteville sauvait ses seigneurs de la Terreur
En 1793, alors que la France plonge dans les heures les plus sombres de la Révolution, le village de Claville-Motteville devient le théâtre d'un acte de solidarité hors du commun. Les sources nous transportent au cœur de cette période où la peur dicte souvent la loi, mais où l'attachement d'une population à ses maîtres va changer le cours de l'histoire.
Des cachots de Rouen à la menace de l’échafaud
Le comte Antoine Raoul Gabriel Le Bègue de Germiny et son épouse sont déclarés « suspects » par le gouvernement révolutionnaire. Arrachés à leur domaine, ils sont jetés dans les prisons de Rouen, dont les cellules humides et insalubres marquent durablement la santé du comte. Les conditions de détention sont rudes : leur geôlière les interpelle d’une voix de tonnerre sous le nom de « Germinie » au moment de distribuer les repas, tandis que la guillotine fauche sans distinction les membres de la noblesse.
Une pétition contre la mort
C’est alors qu'une résistance silencieuse mais déterminée s'organise dans le village. Refusant de voir leur seigneur périr, les habitants de Claville rédigent une pétition pour témoigner de sa bonté et de sa justice en tant que maître. Ce document revêt un caractère exceptionnel : la quasi-totalité de la population y appose sa signature, à l'exception d'une seule personne.
Le mécanisme de sauvegarde est d'une précision remarquable. De décade en décade, selon le calendrier républicain, les villageois renouvellent leur plaidoyer et le transmettent aux autorités de Rouen. Chaque envoi permet d’obtenir un sursis de dix jours, repoussant sans cesse le moment de l'exécution. Cette stratégie de la patience finit par porter ses fruits : le couple échappe à la mort jusqu'à la chute de Robespierre, qui sonne enfin l'heure de la libération.
Le prix de la loyauté et la reconnaissance
Si cette solidarité sauve les têtes, elle ne préserve pas les biens. Par une ironie amère, le gouvernement déclare les Germiny « émigrés » alors qu'ils sont enfermés sous les verrous, permettant ainsi la confiscation et la vente de leurs terres comme biens nationaux.
À leur sortie de prison, Monsieur et Madame de Germiny manifestent une gratitude immense envers leurs protecteurs. Le comte distribue des secours considérables aux nécessiteux de la commune, incluant dans sa générosité l'unique habitant qui avait refusé de signer la pétition. Ce récit, conservé par la mémoire locale, illustre comment une communauté rurale a su faire front contre l'arbitraire, scellant un lien indéfectible entre une famille et son village.