Si le Pays de Caux est justement célèbre pour être un immense « grenier à blé », il est aussi une terre de manoirs et de seigneuries qui ont marqué le paysage de leurs silhouettes architecturales. Parmi ces vestiges du passé, le colombier se dresse comme le symbole le plus éclatant de la puissance d'autrefois. Véritables tours de prestige, ces édifices ne se contentaient pas d'orner les cours de fermes ; ils étaient la preuve tangible de la possession d’un « plein fief ».
Au cœur de cette tradition, le domaine du Fossé à Mont-Cauvaire offre un témoignage exceptionnel. Si le château lui-même fut malheureusement détruit pendant la dernière guerre, son colombier a miraculeusement survécu. Cet élégant édifice octogonal se distingue par la richesse de sa parure : des losanges et des dessins de briques noires zigzaguent sur un fond de briques rouges, le tout souligné par des angles chaînés en pierre. Un détail charmant couronne l'ensemble : son toit est coiffé d'un épi de faîtage représentant un pigeon, rappelant sa fonction originelle. Ce domaine, ancienne vavassorie relevant autrefois de l’Abbaye de Fécamp, fut la propriété de familles illustres comme les Congniard au XVIIe siècle.
Le Pays de Caux dans son ensemble est une terre d'élection pour ces monuments, avec plus de six cents colombiers répertoriés en Seine-Maritime. Leur architecture est le reflet d'un savoir-faire local virtuose, utilisant la brique, le silex et le calcaire pour créer des décors polychromes. Si 51 % d'entre eux sont circulaires pour faciliter l'usage de l'échelle tournante intérieure, d'autres adoptent des formes carrées ou polygonales, comme celui du Mont-Landrin à Frichemesnil (1730), remarquable par sa structure hexagonale.
Cependant, derrière cette beauté architecturale se cache une histoire sociale plus sombre. Le « droit de colombier » était l'un des privilèges seigneuriaux les plus détestés par les paysans. Ces derniers voyaient leurs récoltes et leurs semences pillées par des nuées de pigeons — un grand colombier pouvait abriter jusqu'à 1 500 boulins (nids), soit 3 000 oiseaux. Outre la viande fraîche des pigeonneaux, les seigneurs convoitaient la colombine, une fiente d'une richesse exceptionnelle servant d'engrais. Cette tension fut telle que les Cahiers de Doléances de 1789 réclamèrent massivement leur destruction ou, au moins, leur fermeture durant les semailles.
Abolis lors de la nuit du 4 août 1789, les colombiers ont perdu leur rôle de privilège mais ont conservé leur valeur patrimoniale. Aujourd'hui, ils ne sont plus des sources de conflit, mais les jalons d'un circuit touristique, la « Route des Colombiers Cauchois », qui permet de redécouvrir ces trésors de brique et de pierre. En visitant Mont-Cauvaire, on ne contemple pas seulement une tour de briques, mais un chapitre entier de l'histoire normande, sauvé de l'oubli par la passion des historiens et des restaurateurs.