La hétraie de la grande avenue du Collège de Normandie
Chaque printemps, le parc du Collège de Normandie devient le théâtre d'un spectacle singulier. Les grands hêtres, qui retrouvent leurs bourgeons bruns et leurs premières feuilles d'un vert tendre, s'animent de croassements incessants. C’est là, au sommet de ces géants, que les corneilles installent leurs nids, et c’est là que s’aventurent les « déjuqueux », ces dénicheurs de l'extrême.
Le dimanche, alors que le travail s'arrête aux champs et aux usines, l'audace prend le relais. Harel, un ouvrier couvreur qui ignore le vertige, et son compagnon Vatrin décident d'aller « à cornailles ». Leur équipement est de fortune : une petite échelle vermoulue, des grappins, une longue gaule à crochet et, par manque de corde, la simple ceinture rouge de Vatrin pour s'assurer.
L'exercice est périlleux. Harel appuie son échelle contre le fût lisse d'un hêtre majestueux. Une fois les premiers échelons franchis, il embrasse le tronc et progresse à la force du poignet, plantant ses grappins dans l’écorce. À mesure qu'il s'élève vers le « coupeau », les branches ploient sous son poids, tandis que les mâles tournoient au-dessus de lui dans un vacarme de cris.
Arrivé à proximité des nids, Harel déloge les oisillons, encore incapables de voler et faits de duvet plus que de plumes. Il jette ces « masses noires » à ses compagnons restés au sol. En bas, Vatrin et sa sœur ramassent les victimes et les lient par les pattes en paquets de cinq. Dans cette scène de vie rurale, la pitié n'a guère de place : les oiseaux sont laissés là, frémissants, témoignage d'une rude âme paysanne tournée vers la survie et le gain.
La descente s'avère plus difficile encore que la montée. Collé au fût, Harel doit manoeuvrer avec sa ceinture pour franchir les espaces vides entre deux branches. Malgré les mises en garde contre le danger de mort, le dénicheur fanfaronne. S'il espère tirer quelques sous de sa prise le lendemain à Monville, sa véritable motivation est ailleurs. Interrogé sur le sens de risquer sa vie pour de simples oiseaux, il répond avec philosophie : « Quand on travaille pour son plaisir, est plus l’même tabac ! ».
Ce tableau, immortalisé par Maurice Homais, nous rappelle une époque où la tradition et le goût du risque se confondaient dans les frondaisons de Mont-Cauvaire.