Sophronie Potvin (1838-1922) accouche de son premier enfant le 18 juillet 1856. Didié Harvé (1828-1868) et elle se sont mariés l’année précédente. C’est dans le fjord du Saguenay à Saint-Alexis de la Grande-Baie qu’est baptisée « Marie Léda Harvey » deux jours plus tard[1]. Le père n’est pas agriculteur comme un peu tout le monde ; il est plutôt propriétaire d’un moulin à scie sur la rivière Ha ! Ha ! et scieur de long.
Comme elle est l’aînée d’une famille de six enfants et que les cinq suivants seront des garçons, on peut présumer que son enfance et son adolescence se sont passées à seconder la mère. C’est sans doute cet état de bonne à tout faire qui incite Léda à se marier alors qu’elle n’a que seize ans, à une époque où les femmes ne prennent mari que vers vingt-deux ou vingt-trois ans, contrairement à la croyance populaire aujourd’hui. Si les femmes, en Nouvelle-France, se mariaient très jeunes, c’est qu’elles étaient très peu nombreuses. La situation s’est vite corrigée par la suite[2].
Le père de Léda décède le 7 septembre 1868[3]. Elle n’a que douze ans. Par un testament qu’il a rédigé la veille de sa mort, il lui laisse une promesse de « cinquante piastres en argent courant, un lit garni, une vache à lait, deux moutons, un cochon, un rouet et un buffet… » dont elle héritera au moment de son mariage[4]. Sa mère se remarie quelques mois plus tard et la famille quitte le quatrième rang de Laterrière pour Hébertville au Lac-Saint-Jean. Léda y fait la rencontre d’un natif de Sainte-Agnès qui travaille dans la paroisse.
Son père décédé depuis maintenant quatre ans et sa mère remariée, Léda n’attendra pas la bénédiction de son beau-père pour convoler en premières noces. Le 19 septembre 1872, celle qui collectionnera les époux se marie une première fois dans l’église Notre-Dame-de-l’Assomption d’Hébertville. Bien qu’elle vient tout juste d'avoir seize ans, elle se déclare « fille majeure » en épousant, Napoléon Boily, ce que le célébrant ne semble pas contester. Tout comme la famille de Léda qui vient de s’établir dans cette nouvelle paroisse, le troisième curé d’Hébertville vient tout juste de prendre sa cure et ne connaît pas ses paroissiens, ce qui pourrait expliquer qu’il accepte de marier Léda sans le consentement de sa mère ou de son beau-père. Son frère de quatorze ans lui sert de témoin[5]. Léda devait avoir une aura particulière pour ainsi duper le curé. Le marié est aussi mineur, mais, dans son cas, on peut lui pardonner son petit mensonge puisqu’il aura vingt et un ans le mois suivant.
Après trois ans passés à Hébertville où un premier enfant était né, le couple part vivre dans le village natal de Napoléon à Sainte-Agnès dans Charlevoix où Léda accouchera de trois autres enfants. Ils sont agriculteurs, mais comme un peu tout le monde à l’époque dans la région, Napoléon est dans les chantiers tous les hivers et sera conséquemment absent lors des accouchements de Léda en cette saison. Le 19 mars 1882, Napoléon (1851-1882) décède alors qu’il n’a que trente ans[6].
Léda a quatre jeunes enfants et le dernier n’a que douze mois ; son veuvage ne peut durer. Elle devait avoir un certain charme, puisqu’elle attirera tant d’époux. Le 22 mai 1882, deux mois après le décès de Napoléon alors qu’elle a vingt-cinq ans, elle épouse Charles Gauthier dit Larouche, un cultivateur de vingt et un ans de Sainte-Agnès. C’est l’un de ses beaux-frères, l’époux d’une sœur de Napoléon qui lui sert de témoin[7]. Dans l’intérêt des enfants, le deuil écourté n’aura sans doute pas choqué la famille. De cette nouvelle union Léda mettra au monde trois autres enfants, les deux premiers à Sainte-Agnès et le dernier à Chicoutimi où la famille avait acquis une ferme à la fin des années 1880. La terre acquise n’est d’ailleurs pas suffisamment productive pour faire vivre la famille et Charles (1860-1894) devra se résoudre à un emploi de journalier laissant à Léda et aux enfants les travaux de la ferme.
Charles, son deuxième époux, n’a que trente-trois ans lorsqu’il décède le 4 mai 1894[8]. Leur vie commune n’aura été que d’une douzaine d’années. Cette fois-ci Léda prend durablement le deuil. Il faut dire qu’à la maison elle peut compter sur quatre grands enfants de son premier mariage[9]. Elle demeurera dans sa maison de Chicoutimi avec ses sept enfants.
Au printemps 1899, Léda en perd un, son premier ; Justinien à l’âge de vingt-deux ans[10].
Un an plus tard, c’est au tour de son aînée de quitter le logement familial pour aller ouvrir une boutique de forge à Saint-Bruno au lac Saint-Jean. Le 16 septembre 1899, alors qu’il venait chercher sa mère à Chicoutimi, Napoléon meurt accidentellement à la gare de Jonquière dans des circonstances tragiques (voir ci-contre)[11].
Léda venait de perdre ses deux premiers enfants qui, jusque-là, avaient traversé avec elle les tempêtes de sa vie. On peut imaginer la peine qui l’habitait, elle qui ne cesse de perdre les hommes qui l’entourent. Il lui reste cinq enfants : Hector (1879) et Élisque Boily (1881), Éléonore (1883), Mary (1886) et Alida Larouche (1891). Le plus vieux a vingt et un ans et la plus jeune n’a que huit ans.
Probablement en quête d’une épaule pour s’appuyer, ce n’est qu’après ces événements qu’elle se laissera courtiser de nouveau. Du moins, c’est le peu que les registres peuvent nous révéler. Le 1er mars 1901, dans l’église Saint-François-Xavier de Chicoutimi, à l’âge de quarante-quatre ans, elle épouse son troisième mari, un veuf de Jonquière[12]. En mariage, Joseph Dallaire connaît le tabac, car il fut également marié deux fois. Bien que Léda ne soit pas enceinte, ce troisième mariage semble presser. Le couple obtient « la dispense des trois bans de mariage », dispense assez facile à obtenir et commune chez les veufs. Ils se voient aussi dans l’obligation d’obtenir de l’évêque, « la dispense de temps prohibé ». On est dans le carême après tout[13]. Que peut-on déduire de cette précipitation à vouloir s’épouser dans un temps interdit par l’église ? Surtout que Pâques arrivait le 7 avril suivant. On ne le saura sans doute jamais, mais on peut supposer que les nombreux enfants en bas âge du veuf aient pesé dans la balance. Aucun enfant ne naîtra de cette troisième relation.
Qui prend mari, prend pays comme le disait l’adage de l’époque. Léda quitte sa maison de Chicoutimi et emménage chez Joseph à Jonquière. Ce sera alors un bouleversement pour elle et les enfants. Un mois après ce dernier mariage, des enfants de Léda, il ne reste plus sous le toit de Joseph Dallaire que Mary et Alida. Les trois plus vieux vivent à l’orphelinat où ils sont domestiques[14]. Cinq des enfants de Joseph Dallaire vivent à Jonquière avec eux[15]. On peut présumer que Joseph a consenti à n’héberger que les deux plus jeunes enfants de Léda.
Dans les années qui vont suivre (1903, 1904, 1904, 1908 et 1914), Léda voit tous ses enfants se marier. La dernière à le faire, en 1914, avait déjà quitté la maison depuis belle lurette. Déjà, en 1911, seuls trois enfants de Joseph Dallaire demeuraient toujours avec eux à Jonquière[16].
Le mariage de Joseph Dallaire (1856-1922) et de Léda durera vingt et un ans, jusqu’à ce que la maladie emporte son troisième mari le 19 juin 1922[17].
Si, au sortir de la Grande Guerre, l’usage place souvent les veuves en marge de la société, Léda n’est pas une femme qui aime attendre et, comme elle l’a démontrée par le passé, sa capacité à trouver un nouvel époux a fait ses preuves. Au mépris des convenances de l’époque, elle ne fera pas un veuvage éternel, même à soixante-cinq ans. Moins de six mois plus tard, le 12 décembre 1922, elle épouse le veuf beauceron Jean Simard (1859-1945) à Jonquière où elle vit toujours. C’est son cadet Élisque qui lui sert de témoin[18].
Jean qui demeure à Jonquière également fut marié quarante ans à une Beauceronne. Il semble aussi se moquer des convenances puisque son épouse Euphémie Routhier (1855-1922) est décédée le 27 août 1922. Léda et Jean se connaissaient probablement depuis un certain temps. Par cette union, Léda devient la première chez les Harvey à s’être marié quatre fois.
Ce quatrième amour sera de courte durée. Celle qui collectionna les époux s’éteint le 6 mai 1924, moins de deux ans après son quatrième mariage. Léda avait soixante-sept ans[19].
Léda Harvey a comme généalogie patrilinéaire, son père l’entrepreneur forestier Didié Harvé (1828-1868), le militaire de la guerre de 1812 et colonisateur au Saguenay Joseph Hervé (1794-1890), le cultivateur-bûcheron, David Louis Dominique Hervé (1764-1837), Dominique Hervé, Sébastien Hervé (1695-1759) et le migrant Sébastien Hervet (1642-1714).
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[1] BAnQ., Registre de la paroisse Saint-Alexis de la Grande-Baie, 20 juillet 1856.
[2] HENRIPIN, Jacques. « Trois siècles de “grosses familles” ». Cap-aux-Diamants : la revue d’histoire du Québec. Numéro 39, (automne 1994), pages 30-35.
[3] BAnQ., Registre de la paroisse Notre-Dame-de-l’Immaculée-Conception de Laterrière, 9 septembre 1868.
[4] A.N.Q., GN. Minutier Ovide Bossé, no 2975, 6 septembre 1868.
[5] BAnQ., Registre de la paroisse Notre-Dame-de-l’Assomption d’Hébertville, 19 septembre 1872.
[6]BAnQ., Registre de la paroisse Sainte-Agnès, 21 mars 1882.
[7] BAnQ., Registre de la paroisse Sainte-Agnès, 22 mai 1882.
[8] BAnQ., Registre de la paroisse Saint-François-Xavier de Chicoutimi, 6 mai 1894.
[9] B.A.C., G., Recensement de 1891, District de Chicoutimi, paroisse de Chicoutimi, microfilm 30953_148193-00216.
[10] BAnQ., Registre de la paroisse Saint-François-Xavier de Chicoutimi, 11 avril 1899.
[11] Ibid., 18 septembre 1900.
[12] Idid., 1er mars 1901.
[13] Dans l’Église catholique, la dispense de temps prohibé autorise le mariage pendant le temps de l’avent ou du carême, une période où il est interdit de se marier. Durant l’année, deux périodes étaient interdites de mariage : l’avent (les 4 semaines précédant Noël) et le carême (les 40 jours avant Pâques). Dans ce cas-ci, les époux ont obtenu le droit de se marier pendant le temps du carême.
[14] B.A.C., G., Recensement de 1901, District de Chicoutimi, paroisse de Saint-Dominique de Jonquière, microfilms z000132934 à z000132936.
[15] B.A.C., G., Recensement de 1901, District de Chicoutimi, paroisse de Saint-Dominique de Jonquière, microfilm z000133377.
[16] B.A.C., G., Recensement de 1911, District de Chicoutimi-Saguenay, paroisse de Jonquière, microfilm e002049350.
[17] BAnQ., Registre de la paroisse Saint-Dominique de Jonquière, 22 juin 1922.
[18] Ibid., 12 décembre 1922.
[19] Ibid., 9 mai 1924.