Le 9 août 1828, Marie Marthe Desbiens (1800-1865) accouche de son deuxième enfant, celui que l’on nommera Didier Harvey à l’âge adulte, mais qui lors de son baptême cette même journée est nommé « Didié Harvé », le premier fils de Joseph François Hervé (1794-1890)[1].
C’est en 1838 que la famille de Didié part s’établir au Saguenay à la baie des Ha ! Ha ! Il n’a alors que dix ans, suffisamment pour se souvenir de son enfance passée à Murray Bay.
En 1853, Didié Harvé (1828-1868) construit un moulin à scie sur la terre de son père Joseph François Hervé qui est bordé par la rivière Ha ! Ha ! À l’avantage d’autres moulins qui sont en activité principalement pendant les crues annuelles, celui qu’il construit profite du fort débit de la rivière puisque la chute de cette dernière se trouve en bordure du terrain ce qui permet d’actionner le mécanisme du moulin à longueur d’année. Bien que son père eût été parmi les premiers arrivants en 1838, il avait squatté cette terre au sol pauvre et vallonné plutôt que les nombreux autres endroits plus propices à l’agriculture. Son intention n’était assurément pas d’y vivre en faisant pousser du blé. Alors que Didié achève à peine la construction de son moulin, il est déjà en opposition avec l’entreprise forestière des Price. Robert Blair (1810-1880) qui dirige la scierie des Price[2] lui colle un protêt[3].
En plus de faire rouler son moulin, Didié semble voir aux affaires de son père. Ainsi en 1854, au nom de ce dernier, il voit au placement pour quatre ans de son jeune frère Joseph (1837-1899) comme apprenti auprès du maître-cordonnier Jean Martel (1825-1861) au village de Chicoutimi[4].
Didié, l’aîné de sa famille, exploitera son moulin en association avec le marchand Louis Mathieu (1814-1863)[5] s’opposant ainsi au monopole de la William Price and Company dont le moulin se trouve près de l’embouchure de la rivière Ha ! Ha !, en bas de la chute. Il n’est pas seul dans le domaine, ils sont une quarantaine de petits producteurs de bois dans le seul canton Bagot, au Saguenay[6]. Ces individus, sont presque tous des scieurs-cultivateurs arrivés dans la région avec la première vague d’immigrants à compter de 1838, venus majoritairement des paroisses de la région que l’on connaître sous l’appellation de Charlevoix dès 1855.
En janvier 1855, il épouse Sophronie Potvin (1838-1922). Le couple aura six enfants dont cinq survivront à leur enfance. La première, Léda, naîtra dans la paroisse de Saint-Alexis de la Grande Baie[7].
Dans son entreprise, Didié tire profit de cet espace neuf qu’est le Saguenay qui est riche d’une ressource dont la demande est en forte croissance. Il est libre de vendre son bois sur le marché qui lui convient sans être à la merci des quelques moulins qui existaient du temps de son père dans la seigneurie de Murray Bay. Il est associé à un groupe de « ... navigateurs, commerçants et autres indépendants... » organisés par Mathieu. Cette association lui permet d’être parmi les seuls, outre Price, pouvant se permettre de vendre son bois ailleurs que sur le marché local. Si Price a les moyens d’affréter les navires dont il a besoin pour transporter son bois d’œuvre, individuellement, les scieurs-cultivateurs ne le peuvent pas. Seuls deux marchands, dont Louis Mathieu, ont les moyens de le faire et ils font plutôt figure d’exceptions. Mathieu opère deux moulins, le sien sur le lot 14 du rang 1 Sud et celui en association avec Didié sur la rivière Ha ! Ha !
L’approche de l’association favorise les colons du canton qui se sont faits scieurs-cultivateurs « d’un moyen convenable pour les rendre libres et indépendants de pouvoir faire le commerce de bois d’exportation... »[8] Pour approvisionner son moulin en matière première, Didié compte donc sur des scieurs-cultivateurs comme lui. Il entre en association avec eux, comme en 1856 avec André Bouchard[9]. Didié a donc ce qu’il faut au moulin qui produit essentiellement de la planche pour occuper son père qui a près de soixante ans[10].
À l’automne 1857 ou au printemps 1858, la famille déménage au Grand-Brûlé[11] où il acquière une terre voisine de celle de sa belle-sœur Julie Potvin et de son mari Ignace Gagné[12]. Il aura donc fait suffisamment d’argent avec l’opération de son moulin pour s’acheter une terre. Sophronie y accouchera de ses cinq autres enfants. On ne sait pas ce qui est advenu du moulin de Didié sur la terre de son père, des recherches plus poussées répondraient peut-être à cette question, mais quoi qu’il en soit, la compétition féroce que livre Price à tous les petits moulins pourrait bien être la raison de l’abandon de son entreprise. Louis Mathieu sera lui-même relégué au rang de producteur de bois de corde dès 1861[13]. Didié sera donc dorénavant, un peu cultivateur, mais principalement scieur de long à fournir les moulins des autres, mais assurément pas celui de la maison Price contre qui son père et lui semblent nourrir une certaine hargne.
À la fin de 1864, Didié se porte acquéreur de cinquante acres additionnelles dans le quatrième rang de Laterrière où il habite. Le vendeur Épiphane Savard (1833-1913) qui partira s’établir à Sainte-Félicité en Gaspésie l’été prochain lui en demande « huit cents piastres argent courant » pour laquelle Didié ne verse que « centre-six piastres » à l’achat. Un autre « quatre-vingt-six piastres » sera versé au printemps suivant au moment des semailles sous la forme d’une pouliche. Le reste de la somme sera réparti également en versements annuels au créancier Épiphane jusqu’en 1873.
À l’hiver 1864-1865, afin de reporter l’échéance des premiers paiements engendrés par son dernier achat, Didié hypothèque cette nouvelle terre auprès du bailleur de fonds, le notaire John Kane de la Grande Baie[14]. Ce report lui permet de se lancer dans une nouvelle acquisition moins de deux mois plus tard, une terre de soixante-quinze acres dans le canton Caron, dont les trois acres de front bordent le lac Saint-Jean. À l’époque, seules cinq familles habitent le canton et la paroisse de Saint-Jérôme n’existe pas encore. Le vendeur Joseph Morel (1822-1886) est l’un des pionniers de l’endroit. Comme l’endroit est alors fort isolé, Morel n’en demande que « deux cent vingt piastres argent courant ». Comme il l’avait fait lors de sa dernière transaction, Didié en réglera une partie, l’équivalent de trente-quatre piastres, sous la forme d’une vache et du grain[15].
Didié ne fera guère de grands projets sur les rives du lac, il tombe malade à la fin de l’été 1868 et demande au notaire de rédiger son testament le 6 septembre dans lequel il fait de Sophronie sa légataire testamentaire. Si Sophronie a l’usufruit de ses biens restants après le paiement de ses dettes, ce sont Pierre dit Pitre, Onésime, Hector et Joseph Alphège, ses quatre fils dont le plus vieux à dix ans, qui en deviennent propriétaires. Léda, son aînée, s’en tirera au moment de son mariage avec « cinquante piastres en argent courant, un lit garni, une vache à lait, deux moutons, un cochon, un rouet et un buffet… »[16] Didier s’éteint le lendemain 7 septembre 1868[17].
Sept mois après son décès, Sophronie Potvin (1836-1922) se remarie à Élie Maltais (1846-1875)[18] [5]. Élie viendra habiter avec la famille à Grand-Brûlé.
Bien que l’on ne sache pas ce qui est advenu de toutes ses obligations hypothécaires, Didier avait assurément cumulé suffisamment d’argent puisque Sophronie recevra quittance d’Épiphane Savard moins de deux ans après le décès de Didier[19].
Un peu après le printemps 1871[20], Sophronie, ses enfants et son nouvel époux prendront la direction d’Hébertville ; ils y sont depuis un certain temps déjà l’été suivant lors du mariage de celle qui collectionnera les époux (4), l’aînée Léda[21].
Le nouvel époux de Sophronie, Élie Maltais, décède dans des circonstances tragiques, trois ans plus tard en septembre 1875[22]. Sophronie ne se remariera pas. Pendant un certain temps, elle s’appuiera sur la famille Maltais[23], puis avant la fin de la décennie, la famille déménagera d’Hébertville à Saint-Fulgence. Ils y auront une terre bien à eux, vivant maigrement d’agriculture, un domaine que la famille a peu connu ayant principalement vécu de l’exploitation forestière ; Sophronie pourra tout de même compter sur le support de ses fils en âge de manier la charrue.
Outre son père, Didié a comme généalogie patrilinéaire le scieur-cultivateur, David Louis Dominique Hervé, Dominique Hervé (1736-1812), Sébastien Hervé et le migrant Sébastien Hervet.
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[1] BAnQ., Registre de la paroisse Saint-Étienne de la Malbaie, 9 août 1828.
[2] BEAULIEU, Carl. L’apport entrepreneurial écossais dans le développement du Saguenay–Lac-Saint-Jean : Le lieutenant-colonel Benjamin Alexander Scott, 1859-1928. Chicoutimi, Les presse de l’Université du Québec à Chicoutimi, juin 1997, page 12.
[3] A.N.Q., GN. Minutier John Kane, no 2100, 22 décembre 1853.
[4] A.N.Q., GN. Minutier Ovide Bossé, no 285, 4 mai 1854.
[5] Louis Mathieu, commerçant-cultivateur, est un marchand de la ville de Québec venu au Saguenay pour y développer de nouvelles affaires. Ses ambitions semblent avoir largement dépassé celles du colon moyen. Il acquiert d’importantes superficies à la Grande-Baie où il devient rapidement une figure de marque locale. Au milieu des années 1840, il exploite un puissant moulin sur les bords de la baie. Par la portée même de ses ambitions, il se place en concurrence directe avec William Price. Mathieu continuera d’entretenir des relations suivies avec les marchands de Québec, mais il semble avoir également tenté de s’allier les petits producteurs de bois de la baie, comme Didié Harvé, pour renforcir sa position face à Price. Dans : MARTIN, Jean. « Colonisation et commerce des produits forestiers : l’exemple du canton de Bagot au Saguenay au milieu du XIXe siècle, Histoire sociale, Volume 25, Numéro 50 (1992), pages 359-377.
[6] B.A.C., G., Recensement du Bas-Canada 1861, district du township de Bagot dans le comté de Chicoutimi comprenant les rangs.
[7] BAnQ., Registre de la paroisse Saint-Alexis de la Grande Baie, 20 juillet 1856.
[8] A.N.Q., GN. Minutier Louis-Zéphirin Rousseau, no 284, 4 juillet 1853.
[9] A.N.Q., GN. Minutier John Kane, no 2278, 25 juillet 1856.
[10] MARTIN, Jean, op.cit.
[11] Laterrière.
[12] B.A.C., G., Recensement de 1861, District du district de Chicoutimi, canton de Laterrière, microfilm 4108689_ 00296.
[13] MARTIN, Jean, op.cit.
[14] A.N.Q., GN. Minutier Ovide Bossé, no 2080, 23 janvier 1865.
[15] A.N.Q., GN. Minutier Ovide Bossé, no 2110, 18 mars 1865.
[16] A.N.Q., GN. Minutier Ovide Bossé, no 2975, 6 septembre 1868.
[17] BAnQ., Registre de la paroisse Notre-Dame-de-l’Immaculée-Conception de Laterrière, 9 septembre 1868.
[18] Ibid., 5 avril 1869.
[19] A.N.Q., GN. Minutier Ovide Bossé, no 3347, 29 avril 1870.
[20] B.A.C., G., Recensement de 1871, District de Chicoutimi, paroisse de Laterrière, microfilm 4395491_00196. Le recensement a débuté officiellement le 2 avril 1871.
[21] BAnQ., Registre de la paroisse Notre-Dame-de-l’Assomption d’Hébertville, 19 septembre 1872.
[22] Ibid., 5 septembre 1875. Décédé d’un choc dû à l’épuisement et l’absorption trop rapide d’un liquide.
[23] Selon la tradition orale chez les Maltais, c’est toute la tribu des Maltais qui se chargea des orphelins en fournissant la veuve et en accueillant de temps en temps les enfants sans distinction de nom de famille. Si cela fut le cas, cette situation fut bien temporaire puisque Sophronie et sa famille partiront pour Saint-Fulgence avant la fin de la décennie.