Né le 24 mai 1885 à Hébertville au lac Saint-Jean, Joseph Charles Ludger n’a que deux ans lorsque son père Marc dit Mars (1851-1923) et sa mère Eugénie Serien dit Langlais (1861-1901) entraînent leur famille dans la colonisation de Mistouk (Saint-Cœur-de-Marie). Ils sont parmi les premiers à s’y établir en 1887. Le père sera membre du premier conseil municipal de l’endroit. Charles a seize ans lorsqu’il perd sa mère.
Le 14 novembre 1904, il épouse Marie Louise Boily (1888-post.1966), la fille aînée du sacristain de la paroisse Saint-Cœur-de-Marie, quelques mois seulement avant que son père ne se remarie. Marie Louise est un peu de la famille ; sa grand-mère maternelle, Louise Harvay (1849-1895), était la cousine du père de Charles.
Le couple n’aura aucun enfant, mais en 1911, naîtra Alfred Paquet. Il serait le fils naturel que Marie Louise Boily eut hors mariage. Du moins c’est ce que l’on peut comprendre d’une déclaration qu’il fera le 24 juillet 1931 lorsqu’il débarque d’un bateau à Seattle dans l’état de Washington. Parti de Barraute un mois plus tôt, il laisse Charles et sa mère derrière lui avec l’intention d’émigrer aux États-Unis[1]. L’inscription du baptême de cet enfant n’a pu être trouvée à ce jour. On peut comprendre que Marie Louise étant mariée et fille du sacristain de Saint-Cœur-de-Marie, l’accouchement et le baptême d’un enfant dit « illégitime » devaient avoir eu lieu ailleurs qu’à Mistouk.
Sans doute poussés par les encouragements du gouvernement et les chantres du clergé, voulant peut-être aussi imiter le père qui était la fierté de sa famille par son rôle de colonisateur de Mistouk, Charles, Marie Louise et leur enfant s’embarquent sur le train de la Quebec and Lake St John Railway, pour rejoindre Hervey-Junction et, de là, monter en Abitibi.
La famille de Charles ne part pas seule pour l’Abitibi ; Marie Ange (1901-1979), sœur de Charles, aurait été du voyage[2], probablement pour aider le couple dans leur établissement. Cette dernière qui sera célibataire toute sa vie ne restera pas en Abitibi, elle reviendra vivre au lac Saint-Jean[3]. De l’aventure, on compte pour sûr, Antoine Boily (1899-1981), Joseph Boily (1895-1969), sa femme Délia Picard (1897-1964), leurs trois enfants et la mère de Délia ; Antoine et Joseph sont de jeunes frères de Marie Louise[4].
Quand, en 1918 probablement, la famille débarque à une station du chemin de fer qui est située à environ cinq kilomètres à l’ouest de la rivière Natagan et du village, Charles a déjà un plan tout tracé. Dès son arrivée à Barraute, il se fait négociant pour importer les produits de première nécessité dont la petite population d’une trentaine de famille a besoin. Il ouvre rapidement le magasin général de Barraute.
Le village où il prendra racine est situé sur la rive ouest de la rivière Natagan, nom autrefois donné à l’endroit (Rivière-Natagan). En 1919, la population est déjà de trois cent soixante-dix habitants. Outre le magasin général de Charles, on y opère deux moulins à scie, un magasin, un restaurant et un hôtel pour loger tous les célibataires travaillant aux moulins et dans les chantiers. Charles contribuera à la construction de la chapelle-école où dès la première année s’entasseront quarante enfants.
Avec d’autres colons, Charles multiplie les pressions auprès de la société de chemin de fer pour faire déplacer la station plus près du village. Le C. N. R. préférera en construire une autre. Dès 1919 une station temporaire est aménagée au village et l’année suivante un agent y est posté[5]. Il faut dire qu’avec la mise en service des moulins de la Compagnie des Bois de Natagan, la demande était forte. Charles saura en profiter pour ses importations.
En janvier 1920, l’abbé Joseph Agenor Langlais (1883-1966) débarque du train à Barraute pour en prendre la cure qu’il gardera jusqu’en 1944. Comme la mère de Charles est une Langlais, le nouveau curé et lui on put penser qu’ils étaient parents. Ils ne le savent probablement pas, mais il n’en est rien. Charles est, par sa mère, descendant de Daniel Louis Philippe Sargent dit Langlais (1699-1728), un Britannique natif de la Barbade. Ce dernier avait été capturé par les Abénaquis à Worcester au Maine et les Français l’avaient racheté. L’ancêtre du prêtre est plutôt Jean, dit Langlais (1680-1748), du Massachusetts. Du temps de la Nouvelle-France, il y eut quelques anglophones sur le territoire à prendre le nom dit Langlais. S’ils n’étaient pas de même descendance, Charles et son curé partageaient tout de même la passion du commerce, si bien que l’un concurrençait l’autre. De temps à autre, le bon curé devait aller voir son évêque à Amos. Pour rendre son voyage plus utile, il se chargeait des commissions pour tous ceux qui voulaient en profiter. « Je m’en vais à Amos, avez-vous besoin de quelque chose ? ». C’est ainsi qu’il revenait les valises chargées de produits qui, autrement, auraient été achetés au magasin général de Charles. De plus, souvent au printemps, il faisait venir des marchandises en grosse quantité pour que les agriculteurs paient moins cher. Au grand dam de Charles le curé annonçait soudain une grande vente de graines de semence qu’il avait commandées. Il se servait même de sa chaire le dimanche pour vanter la qualité des semences qu’ils vendaient[6]. L’histoire ne dit pas si le curé et Charles firent un jour la paix, mais comme ce dernier était commissaire d’école on peut penser que la concurrence commerciale qu’ils se livraient ne devait pas trop affecter leurs relations.
En 1921, la population était près de six cents dans le canton de Barraute et il y avait déjà deux classes au village pour soixante-trois enfants ; l’école du rang IV en accueillait vingt-quatre autres. Cette année-là, Charles était toujours commissaire d’école[7].
Grâce à la découverte de gisements de minerais, à l’accroissement de l’exploitation du bois et de l’agriculture, le village connut alors une croissance importante et Charles savait en profiter.
Si le curé lui faisait un peu compétition pour son magasin, Charles ne se gêna pas de son côté pour concurrencer l’hôtelier du village dans les années 1930. Les moulins du coin employaient beaucoup de célibataires en quête d’un toit. La maison de Charles comptait douze chambres alors que celle de l’hôtelier, avec seize, n’en compte guère plus. Comme le couple n’avait qu’un enfant, dix chambreurs pouvaient procurer un revenu d’appoint plus que convenable au marchand général[8].
Charles exploita son commerce encore plusieurs années. Puis, les affaires devenant moins bonnes, le couple partira s’établir sur la Côte-Nord. Charles Harvey finira sa vie à Hauterive. Il y décède le 21 mai 1951[9].
Sa veuve, Marie Louise Boily, reviendra à Barraute en Abitibi. Bien après le décès de Charles, à l’âge de soixante-dix-huit ans, toujours à Barraute, elle convolera en secondes noces en 1966[10].
Charles Harvey a comme généalogie patrilinéaire son père Marc dit Mars Harvey (1851-1923), son grand-père le cultivateur Chrysostome Hervé (1803-1886), le travailleur forestier et propriétaire d’un moulin à scie Pierre Hervé (1759-1857), l’insulaire Pierre Hervé (1733-1799), le colonisateur à l’Isle aux Coudres Sébastien Hervé (1695-1759) et le migrant Sébastien Hervet (1642-1714).
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[1] National Archives in Washington, DC, USA. Manifests of Alien Arrivals in the Seattle, Washington District; NAI : 2953576 ; Groupe de documents : Records of the Immigration and Naturalization Service. Numéro du groupe de documents : 85 ; Numéro de série : A4107 ; Numéro liste : 017, 24 juillet 1931, Alfred Harvey Paquet.
[2] BEAULIEU, Carl. Les Harvey, entrepreneurs polyvalents et citoyens engagés. Chicoutimi, Éditions du patrimoine, 2002, page 214. L’auteur mentionne que Charles (1885 — ), Marie-Ange (1901-1979) et Georges (1884-1964), enfant que la seconde épouse de leur père eut avec son premier mari Louis Harvey (1855-1894), se seraient établis à La Sarre en Abitibi. Il s’agit d’une erreur dans le cas de Georges qui a vécu à Montréal et a eu huit enfants sur l’île de Montréal entre 1911 et 1921. Il finira sa vie à Sorel.
[3] B.A.C., G., Listes des électeurs, Élections fédérales 1968, Cité de Roberval. Et : Registre d’état civil du Québec, décès de Marie Ange Harvey, Roberval, Lac-Saint-Jean, 19 juin 1979.
[4] B.A.C., G., Recensement de 1921, district du Pontiac, les cantons de Fiedmont, Barraute et La Morandière, village de Barraute, microfilms e003091091 et e003091092.
[5] Dès 1927, ce sera le Canadien-National qui opérera la ligne de chemin de fer et la station de Fisher qui accommode les colons qui sont établis à quelque distance de l’église de Barraute.
[6] BEAULIEU, Guillaume. Aînés d’exception/Bilan de vie : Georgianne Poiré, 90 ans de Rouyn-Noranda (anciennement de Barraute). [En ligne]. https://guillaumeconteur.com/enregistrement/georgianne-poire/ [page consultée le 21/10/2023].
[7] BAnQ., COLLECTIF. « St-Jacques-de-Barraute », Journal l’Abitibi. Amos, volume II, N0. 21 (9 juin 1921), page 1.
[8] B.A.C., G., Recensement de 1931, district du Pontiac-Abitibi, les cantons Unis de Fiedmont et Barraute, village de Barraute, microfilm e011590914.
[9] BAnQ., Registre des décès du Québec, 21 mai 1951.
[10] BAnQ., Registre de la paroisse Saint-Jacques-le-Majeur de Barraute, 23 août 1966.