En 1742, lors des guerres de succession des Pays-Bas Autrichiens, le presbytère fut partiellement détruit. En 1790, la commune alloua une somme de 100 couronnes à Pierre Joseph Linart, curé de Soulme, afin d'effectuer les opérations de reconstruction du presbytère.
Mais le curé ne se contenta pas de cette somme: bientôt, il prit l'initiative de réaliser lui-même certains travaux et de réclamer une nouvelle intervention de la commune. Les discussions devinrent rapidement aigre-douces car le curé s'était mis en tête de reconstruire la cure de fonds en combles. Un rapport d'expertise daté de 1790 nous apprend en effet qu'il avait surélevé le bâtiment de 1,2 pieds, placé de nouveaux vitrages, creusé douze buffet dans les murailles et surtout plombé les toitures, ce qui, à l'époque, était un luxe inouï pour la région.
Mais le curé de Soulme eut aussi l'idée de creuser trois nouvelles caves. Mal lui en prit car ce travail en sous oeuvre compromit la stabilité du bâtiment... Comme le confirme un document de la cour et justice de Soulme, les parties durent chacune désigner leur propre expert.
Messieurs de la cour et justice de Soulme,
Les bourgmestre et communauté de Soulme ayant délibéré d'une requête présentée par Msr. l'archidiacre par le Rvnd. Sr. Pierre Joseph Linart curé de ce lieu le 24 7bre dernier, avec le représentant dudit Révérandissime archidiacre à effet de procéder à la visite de la maison pastorale, en déclarant d'apprécier à la dite visite sans néanmoins rien reconnaître de préjudiciable à aucune obligation plus avant que de droit font devoir de nomer pour experts les personnes de Antoine Barbier, Maître maçon expert et Jean françois Soumoy, maître charpentier.
Requièrent le Sr. curé d'en vouloir nommer de son côté, ce qu'à cet effet la présente lui soit signifiée avec désignation du jour qu'il vous plaira de présider à cet effet tant pour recevoir le serment dudit expert que pour vaquer à ladite visite, dans laquelle vous êtes supplié d'examiner et faire examiner si le defaut prétendu n'a pas été occasionné en fossoyant et creusant les fondemens des bergeries plus bas ou trop près des fondemens de la muraille de la maison ou autrement."
Pendant ce temps, les habitants de Gochenée qui dépendent de la paroisse de Soulme reprochent au curé de négliger son sacerdoce et manifestent vivement le souhait de constituer leur propre paroisse... Le scandale est à son comble!
Se déroulant dans le climat anticlérical de la Révolution Française, cette histoire fit grands bruits dans les chaumières soulmoises, d'autant plus que les caves creusées en sous oeuvre par le curé possédait des sortes de meurtrières et soupiraux donnant vers la vallée de l'Hermeton afin, sans doute, de mieux se protéger d'une hypothétique invasion par cette frontière naturelle!...
Le mur de soutènement qui entoure le jardin de la cure.
Il n'en fallut pas plus pour créer la légende des souterrains de Soulme qui auraient dû permettre au curé de s'enfuir du presbytère vers l'église, vers la "Ferme des Moines" ou, qui sait, vers l'abbaye de Florennes!... Dès lors, quel ne fut pas le Soulmois d'adoption qui, ayant acquis une propriété dans le village, se sentit tout à coup une âme d'archéologue et n'inspecta pas avec suspicion les parois de son sous-sol? Il en est même certains qui, la nuit venue, auraient clandestinement creusé leur jardin!...
De là à imaginer que le curé avait un trésor à cacher, il n'y avait qu'un pas qui fut vite franchit lorsque, dans les années 1960, après la vente du presbytère par la commune, un Soulmois quelque peu facétieux, reprocha à son acquéreur fraîchement débarqué de la ville d'avoir bétonné une cave où un trésor était peut-être enfui...
La rue du Ruage où un ruisseau devait couler.
La cure, au centre de la légende des souterrains.
Un peu plus tard, la réfection du mur de soutènement du jardin de la cure provoqua un nouvel effondrement du sol en dévoilant une excavation juste en dessous d'un puits situé dans la jardin et dans lequel l'eau déversée provoquait un bruit sinistre et inquiétant... Le trou fut vite rebouché par mesure de sécurité... et la légende s'amplifia pendant quelques temps...
Il faut relever que ces phénomènes se situent dans l'axe de la rue du Ruage où s'écoulait jadis un petit ru avec les eaux dévalant des champs proches du village et de la marre près de l'ancienne brasserie. Il faut noter aussi que la rue principale du village est implantée parallèlement à une zone de contact géologique entre les couches calcaires et les couches schisteuses du terrain. Ceci explique donc sans doute les phénomènes constatés, le sol n'étant pas forcément exempt d'excavations. Les plans et coupes de terrain établis à cet endroit en 1968, lors de l'étude du projet de barrage sur l'Hermeton, démontre bien cette cassure entre les terrains calcaires et les terrains schisteux et les infiltrations qui peuvent avoir lieu à cet endroit.
Au XVIIIe siècle, malgré les désagréments qu'il causa à la commune et à ses paroissiens, le curé Linart eut néanmoins l'heureuse initiative d'être, malgré lui, l'initiateur d'une belle légende villageoise. Mais c'est aussi grâce à lui que le presbytère, aujourd'hui propriété privée, put être aménagé en style classique dans la seconde moitié de ce XVIIIe siècle.
Article d'Olivier Rayp paru dans Le Courrier le vendredi 2 août 1996.