Les restes du chateau au début des années 1980
Si vous vous promenez aujourd'hui le long de la rivière de Cailly, au milieu des prairies normandes, vous ne remarquerez peut-être que quelques fossés comblés ou de rares pans de murs écroulés. Pourtant, ce paysage aujourd'hui si paisible cache les vestiges d'un ancien château-fort au destin hors du commun. Véritable verrou stratégique situé au nord de Rouen, cette forteresse aujourd'hui disparue a été le théâtre d’affrontements féroces et a subi une sentence rare dans l'histoire médiévale : elle a été démolie non pas une, mais deux fois.
Le premier grand rebondissement de cette histoire survient au XIVe siècle, en pleine guerre de Cent Ans. Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, ce ne sont pas des envahisseurs étrangers qui abattent le château pour la première fois, mais le pouvoir royal français lui-même.
Le 30 septembre 1359, Baudouin Danequin, chambellan du Roi et maître des arbalétriers, est envoyé expressément depuis Rouen par ordre du futur roi Charles V, alors régent du royaume. Sa mission ? Faire raser la forteresse qui appartient pourtant à un seigneur local, le chevalier Colibeaux de Boissay. Les motifs consignés dans les quittances de l'époque sont sans équivoque : le château est jugé « nuisable et désagréable au pays d’environ ». En cette période de pillages et d'instabilité, une place forte mal défendue ou isolée représentait un danger mortel, car elle pouvait facilement être capturée par des bandes de brigands ou par l'ennemi anglais, leur offrant ainsi un refuge idéal pour terroriser la région.
Malgré cette première destruction, le site conserve toute son importance militaire. Reconstruit, le château se retrouve à nouveau au cœur de la tourmente au siècle suivant. En 1436, la Haute-Normandie est occupée par les Anglais, et la forteresse change de mains au gré des attaques. Après une contre-offensive française menée par des figures de l'époque comme Pothon de Xaintrailles et Étienne de Vignoles, dit "La Hire" , le duc d'York décide de reconquérir la place.
Les Anglais déploient alors des moyens colossaux pour faire céder le château. Le siège dure quarante-cinq jours, du 23 juillet au 6 septembre 1436. Les archives administratives révèlent la logistique impressionnante de l’événement : réquisition de charrettes de l'abbaye Saint-Ouen de Rouen pour le transport, mobilisation de trois maîtres canonniers, de maçons, de charpentiers et de dizaines d'archers. Une fois le château repris, les Anglais, effrayés par la dangerosité stratégique de ce bastion et par la menace des incursions françaises, décident de régler définitivement le problème. Le bailli de Rouen ordonne de raser et d'abattre la structure « par le pié ». Les travaux de démolition totale s'achèvent en novembre 1436.
En 1678 Le Fèvre de Caumartin prend possession du château «forteresse démolie il y a longtemps par les guerres, il n’en reste que partie d’une tour… et plusieurs édifices fermés de fossés avec la basse cour en partie aussi enclose de fossés… et une chapelle en laquelle on célèbre la messe… ».
En 1872, l’abbé Cochet note : « des pans de mur assez élevés témoignent de l'importance de cette forteresse disparue ».
Les derniers pans de murs, encore un peu plus éboulés aujourd'hui, se dressent toujours, fossés comblés, au milieu de la prairie, près de la rivière de Cailly.
Un pan d'histoire locale totalement enfoui sous la terre, qui ne demande qu'à revivre dans nos mémoires !