Crédit : commune de Montville - CM
Dans la mairie de Monville, un vestige de 1789 continue de défier les certitudes des historiens. Ce drapeau de la Garde Nationale, une pièce de soie imposante, n'est pas qu'une simple relique ; il est un véritable casse-tête politique. Sa structure semble pourtant claire : une croix blanche sépare des quartiers rouges et bleus, arborant les devises de « La Nation », « La Liberté » et « La Loi ». Mais c’est en son centre que le malaise s'installe pour l'observateur contemporain.
L’étendard affiche fièrement les attributs de la Révolution : un faisceau de licteurs, une pique et un bonnet phrygien, le tout couronné par l'inscription « République Française ». Pourtant, au milieu de cet attirail républicain, trois larges fleurs de lys d’or sont peintes sur un tambour. Cette « singulière contradiction » est l’œuvre de la baronne de Monville, qui confectionne elle-même l’objet en 1789 pour la garde commandée par son époux.
Est-ce le reflet d'une France qui, au début de la Révolution, cherche encore sa voie entre la fidélité au Roi et l'aspiration à la liberté ? Ou est-ce une tentative de concilier l'inconciliable ? En 1847, l'autorité préfectorale ne s'embarrasse pas de telles nuances : elle saisit le drapeau, le jugeant séditieux en raison de cette cohabitation suspecte des lys royaux et du bonnet révolutionnaire.
Le parcours de l'objet ne fait qu'accentuer son ambiguïté. Conservé par la famille du baron de Monville jusqu'en 1846, il devient ensuite la propriété d'un ouvrier serrurier, le « père Braquehais ». Cet homme en fait son fétiche, l'exhibant avec une ferveur égale lors des funérailles de Victor Hugo ou à l'Exposition Universelle. Le drapeau semble alors appartenir à tout le monde : aux partisans de l'ordre ancien comme aux enfants de la République.
Même le roi Louis-Philippe, lors d'une revue en 1831, s'arrête devant un drapeau similaire dans la région, s'interrogeant sur cette « glorieuse relique du passé ». Aujourd'hui, alors qu'il trône à nouveau dans sa commune d'origine depuis 1904, le drapeau de Monville refuse toujours de choisir son camp. Est-il le dernier souffle d'une monarchie qui se farde de républicanisme, ou le premier cri d'une République qui ne sait pas encore effacer ses rois ? Entre ses plis de soie délavée, la réponse reste, plus de deux siècles plus tard, totalement en suspens.