Infanterie Prussienne en 1815 - Crédit : Wikipédia
L’année 1815 marque un tournant douloureux pour la France. Après le fracas de Waterloo le 18 juin, le pays, épuisé par les guerres napoléoniennes, doit faire face aux conséquences du second traité de Paris. Si Louis XVIII retrouve son trône, la « libération » par les puissances alliées prend rapidement les traits d’une occupation onéreuse. Dans la province de la Seine-Inférieure, et plus particulièrement dans le bourg de Cailly, les archives révèlent une cohabitation forcée marquée par l’asphyxie financière et des tensions sociales vives.
Le prix de la défaite est exorbitant : la France doit verser 700 millions de francs-or et entretenir jusqu’à 250 000 soldats étrangers. Pour le département de la Seine-Inférieure, la contribution extraordinaire s’élève à 5 350 000 francs. Le préfet, le comte de Kergariou, se voit contraint de lever des taxes additionnelles — les fameux « dix centimes » — frappant les propriétés foncières, mobilières, les patentes et même les portes et fenêtres.
La pression de l’État est implacable. Le ministre des Finances, le comte Corvetto, rappelle au Préfet l’urgence absolue de ces rentrées, menaçant les « récalcitrants » de saisies et de ventes forcées. À Cailly, si certains notables comme M. Jean Lebon s’acquittent de leur dette avec empressement, l’ambiance générale est à la résistance.
Bien que située en zone britannique, Cailly subit le passage et le cantonnement des troupes prussiennes du général de Zieten et du lieutenant-général Tauentzien. Ce dernier, malgré une proclamation se voulant rassurante, impose des charges écrasantes aux 74 foyers du bourg.
Chaque habitant logeant un militaire doit fournir une ration quotidienne précise : 32 onces de pain, 16 onces de viande fraîche, du riz, des légumes secs, du sel, du tabac et des boissons (cidre, vin ou eau-de-vie). L’indemnité de 2 francs par jour promise par l’État est dérisoire, car elle est souvent convertie en bons utilisables uniquement pour payer ses propres impôts. Plus humiliant encore pour la population, un arrêté municipal de Rouen, applicable à Cailly, impose aux habitants d’assurer le blanchissage du linge et des pantalons des soldats.
Le nouveau maire de Cailly, le chirurgien Delamare, se retrouve dans une position intenable. Dans ses rapports au sous-préfet, il déplore la « malveillance » de ses administrés qui multiplient les entraves au service militaire. Les cultivateurs cachent leurs chevaux pour éviter les réquisitions de transport.
Le conflit se cristallise autour de figures comme les sieurs Holley et Courché, qui refusent obstinément de fournir chevaux et guides pour porter les dépêches prussiennes vers Neufchâtel. Le maire doit parfois donner l’exemple en fournissant son propre personnel pour éviter des représailles de l’occupant. La tension est telle que Delamare finit par instaurer une « garnison » (le logement forcé de soldats à titre de punition) chez les habitants les plus rebelles pour briser leur résistance.
Ce petit bourg de 380 âmes, composé d’artisans, de fileuses et de cultivateurs, sortira de cette période exsangue. L’occupation de 1815 restera, dans la mémoire collective locale, le premier acte d’une série de confrontations douloureuses avec l’outre-Rhin, préfigurant les crises de 1870, 1914 et 1939.
Pour en savoir plus :
1815 - Les Prussiens sont à Cailly de Gilbert Leclerc