Le printemps à Mont-Cauvaire n’a pas toujours été synonyme de paisibles promenades. Au début du XXe siècle, dès que les hêtres du parc du Collège de Normandie se paraient de leurs premiers bourgeons, un étrange rituel s'installait sous les croassements incessants des oiseaux.
Le dimanche, loin des usines et des champs, des hommes comme Harel, un couvreur habitué des hauteurs, se transformaient en « déjuqueux ». Leur objectif ? Atteindre les nids de corneilles perchés au sommet des arbres les plus majestueux.
L’équipement utilisé laisse aujourd’hui songeur : une échelle à demi vermoulue, des grappins pour mordre l’écorce lisse et, en guise de sécurité, la simple ceinture rouge d'un compagnon resté au sol. À la force du poignet, Harel se hissait jusqu'au « coupeau », là où les branches ploient dangereusement sous le poids de l'homme, tandis que les mâles tourbillonnaient au-dessus de lui dans un vacarme assourdissant.
Une fois là-haut, la pitié n'avait guère sa place. Les oisillons, encore incapables de voler, étaient jetés en bas et ramassés par les complices du grimpeur pour être liés en paquets. Si cette pratique permettait de gagner quelques sous au marché de Monville, la motivation profonde de ces hommes résidait ailleurs.
Le plus périlleux restait la descente. Collé au fût de l'arbre, tâtonnant pour trouver un appui à des hauteurs folles, Harel faisait preuve d'une assurance frôlant l'inconscience. Interrogé par sa compagne sur l'absurdité de risquer sa vie pour de simples oiseaux, le dénicheur répondait avec une philosophie désarmante :
« Quand on travaille pour son plaisir, est plus l’même tabac ! ».
Ce récit, immortalisé par Maurice Homais en 1938, nous plonge dans une époque où l'adrénaline et la tradition se rejoignaient à la cime des arbres. Une page d'histoire locale qui nous rappelle que l'audace, même pour des « cornailles », fait partie intégrante de l'âme de nos villages.
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