Madame de Sévigné par Claude Lefevre - Musée Carnavalet - Paris
Il arrive parfois que l'histoire de nos paisibles villages croise la route des plus grands noms de la littérature française. Si la commune de Cailly est riche d'un patrimoine local passionnant, saviez-vous qu'elle s'est également fait une petite place dans la célèbre correspondance de l'une des figures les plus brillantes du Siècle de Louis XIV ? J'ai nommé : l'incontournable Madame de Sévigné.
Pour bien comprendre ce lien inattendu, il faut remonter au XVIIe siècle. À cette époque, notre domaine dominait une vaste baronnie qui s'étendait sur pas moins de quatorze paroisses. Devant l'importance de ce fief, la baronnie est érigée en marquisat au mois de septembre 1661, au profit de Jacques Le Fèvre de Caumartin. Ce dernier, conseiller d'État respecté, avait épousé Geneviève de la Barre, une femme de caractère qui n'était autre que la « petite-cousine » de la célèbre marquise de Sévigné.
Fidèle à son esprit vif, épistolière de génie et volontiers moqueuse, Madame de Sévigné n'a pas épargné notre châtelaine locale. Dans ses lettres adressées à son amie Madame de Guitaut, elle évoque en effet sa parente normande avec une ironie mordante qui n'a rien perdu de sa saveur. Elle la décrit comme « cette bonne dame de Cailly, qui avait la manie de faire des procès et de les perdre ». Une petite phrase assassine qui nous prouve avec humour que, même sous l'Ancien Régime, les querelles de voisinage ou les conflits d'héritage faisaient déjà les choux gras des salons parisiens !
Mais l'histoire de famille ne s'arrête pas à ces simples anecdotes judiciaires. Les liens entre la grande écrivaine et Cailly se sont même renforcés à la génération suivante. La branche des marquis de Cailly s'est poursuivie avec Louis François de Caumartin, un homme d'État illustre, qui fut l'ami intime et le conseiller du célèbre cardinal de Retz. En 1666, il épouse en premières noces Anne de Sévigné-Montmoron, fille du doyen du Parlement de Bretagne. C'est principalement par cette belle alliance que Madame de Sévigné se rattachait officiellement à la lignée des seigneurs de notre commune. Les Caumartin n'étaient d'ailleurs pas de simples aristocrates : véritables passionnés de lettres, ils offraient régulièrement l'hospitalité dans leurs châteaux à des esprits brillants de leur temps, tels que Nicolas Boileau ou Jean de La Fontaine.
Ces liens familiaux et amicaux se ressentaient jusqu'à Paris, où ils prenaient parfois un tour très concret, jusque dans des affaires immobilières. À la fin de l'année 1679, Madame de Sévigné se met en quête d'un logement agréable pour l'une de ses proches, Mademoiselle de Méri. Dans l'une de ses correspondances, elle s'enthousiasme pour un bien qu'elle vient de dénicher : « J'ai trouvé, sans l'avoir cherché, un appartement bas, parqueté, sur le derrière de la maison, le plus joli du monde ». Le propriétaire de ce lieu charmant, doté d'une cour et d'un petit jardin idéalement situé ? Il s'agit une nouvelle fois d'une maison appartenant à « M. et Mme de Cailly, notre défunte cousine ». La marquise, visiblement sous le charme des lieux, décrit le marquis de Cailly de façon fort flatteuse, précisant qu'il est « honnête et joli », et qu'il est très accommodant avec ses locataires."
C'est ainsi qu'à travers les mariages de la noblesse, les petites mondanités immobilières de la capitale, une belle passion pour la littérature, et surtout les petits travers humains que Madame de Sévigné aimait tant croquer de sa plume, le nom de Cailly a traversé les siècles. Une très belle occasion pour nous tous de regarder notre patrimoine d'un autre œil, en imaginant les échos de notre village résonner sous les ors du Grand Siècle !