« Pour sa sécurité, la stratégie de la Pologne, c’est ceinture et bretelles »
La Tribune, 12 mai 2025.
La Tribune, 12 mai 2025.
Emmanuel Macron et Donald Tusk, le Premier ministre polonais, ont signé, vendredi 9 mai à Nancy, un traité d'amitié et de coopération renforcée entre la France et la Pologne. Ce traité est comparable à ceux d'Aix-la-Chapelle (2019) avec l'Allemagne, du Quirinal (2021) avec l'Italie et de Barcelone (2023) avec l'Espagne. Que dit-il de la relation franco-polonaise et de la place de la Pologne en Europe ?
Le traité de Nancy signifie que la France élève son niveau de la relation à celui de nos trois voisins, qui sont des pays frontaliers contrairement à la Pologne. C'est une façon d'acter une convergence nouvelle dans notre vision de l'ordre européen et de la menace russe. C'est une façon d'étendre à un ensemble de domaines une coopération qui était jusque-là sans cadre formel, une sorte de feuille de route avec des potentialités qu'il s'agit de rendre concrètes.
Cela traduit également un net réchauffement des relations depuis l'arrivée au pouvoir de Donald Tusk [droite libérale, ndlr], en décembre 2023. Sous le gouvernement précédent, de 2015 à 2023, la relation s'était fortement refroidie. Le gouvernement polonais du PiS [droite nationale-conservatrice, ndlr] arrivait à se fâcher avec à peu près tous ses voisins, avec la Commission européenne, avec la France ! Le PiS ne voyait que les Etats-Unis comme garant de la sécurité de la Pologne et considérait que tout ce qui pouvait, à ses yeux, fragiliser ce couplage de sécurité transatlantique était inacceptable. Les références à une quelconque autonomie stratégique européenne étaient exclues. On a retrouvé aujourd'hui un espace de compréhension réciproque avec Tusk, qui est à la tête d'un gouvernement très pro-européen, qui essaye de rétablir ce que le PiS avait dégradé, notamment l'État de droit.
Le deuxième facteur important, c'est que la Pologne et la France considèrent que la menace russe est existentielle pour l'Union européenne. Donald Tusk est entré dans une sorte de stratégie que j'appellerai « ceinture et bretelles ». Bien sûr, la sécurité repose sur l'OTAN, mais elle exige d'autres partenariats, d'où un réinvestissement de l'Union européenne, mais aussi d'autres formats bilatéraux ; c'est le cas avec la France, avec le Royaume-Uni, sans doute avec l'Allemagne ou les Nordiques et les Baltes.
Votre livre aborde longuement l'histoire de la Pologne. Ses liens avec la France sont profonds au point que l'hymne national fait référence à Bonaparte ! Et le traité d'amitié est signé à Nancy. Pourquoi cette ville ?
Parce que c'est celle de Stanislas Leszczynski, le roi que la France avait voulu réinstaller sur le trône de Pologne en 1733. Ce n'était d'ailleurs pas la première fois. En 1572, la France avait fait élire – la monarchie polonaise était élective au sein de la noblesse – Henri de Valois. Sans grand succès déjà, comme pour Stanislas... Louis XV avait épousé la fille de celui-ci et lui a confié le duché de Lorraine et de Bar. La légende veut que Stanislas soit l'inventeur du baba au rhum, le "baba" étant une brioche polonaise.
En 1795, le partage de la Pologne a rayé ce pays de la carte politique de l'Europe. Il y a eu plusieurs insurrections. Et certains combattants ont ensuite rejoint les armées de Bonaparte en Italie, qui les a notamment envoyés à Saint-Domingue pour réprimer la rébellion des esclaves. En 1802, certains de ces Polonais ont toutefois pris fait et cause pour les esclaves, ce qui est moins connu. Napoléon a ensuite créé le duché de Varsovie (1807-1815), un protectorat français. Dans la Grande Armée, les Polonais formaient le contingent étranger le plus important. Le duché de Varsovie a ensuite été intégré à l'empire russe.
Au XIXe siècle, des insurrections (1831 et 1863) ont été réprimées dans le sang et tous ceux qui prirent le chemin de l'exil n'avaient qu'une destination : la France. Plusieurs milliers de personnes se sont retrouvées à Paris, qui est devenu le foyer de l'âme polonaise, le cœur battant de la Pologne disparue.
Après la Première guerre mondiale, le plus grand soutien au jeune État polonais en cours de formation émanait de Clemenceau. On sait aussi que la France a aidé à la formation de la nouvelle armée et que le capitaine de Gaulle faisait alors partie de la mission militaire.
Il y a bien sûr des moments compliqués. Les Polonais nous reprochent ainsi de les avoir abandonnés en 1939. Je leur rappelle que nous avons déclaré la guerre à l'Allemagne dès l'invasion de leur pays et aussi qu'ils avaient participé au dépeçage de la Tchécoslovaquie en 1938...
Un intellectuel polonais, installé en France, a beaucoup plaidé pour que la Pologne, dont les frontières ont beaucoup bougé dans l'histoire, se réconcilie avec ses voisins. Qui était-il ?
Jerzy Giedroyc |1906-2000] avait trouvé refuge en France après la guerre, durant laquelle il avait combattu. Il s'est installé à Maisons-Laffitte où il a créé une revue, Kultura, qui est devenue le foyer de la résistance à la mainmise communiste. Il a combattu l'idée que la Pologne devait retrouver ses frontières orientales d'avant 1939, qui englobaient des minorités importantes ukrainiennes et biélorusses. La Pologne revendique à bon droit sa liberté et son indépendance, disait-il, mais c'est aussi le cas de nos voisins. Nous devons tous ensemble faire front à l'oppression communiste, chacun avec son identité et dans des frontières sûres et reconnues. Cette « doctrine Giedroyc » a été officiellement reprise par les autorités polonaises dans les années 90.
Cela pose la question des rapports de la Pologne avec son grand voisin, l'Ukraine. Qu'en est-il ?
La raison d'État polonaise impose que l'Ukraine ne devienne pas une sorte de Biélorussie, c'est-à-dire un vassal de Moscou. Mais il y a entre les deux pays un passé compliqué et douloureux, un passé qui ne passe pas. A partir du XVIe siècle, la Pologne a « colonisé » littéralement ce qui est devenu l'Ukraine, faisant main basse sur les terres et exploitant les serfs ukrainiens. Les Polonais ont imposé le rattachement à Rome de l'église orthodoxe – les « uniates » – ce qui a été alors très mal reçu. Il y a des insurrections cosaques, qui ont massacré des Polonais, des Juifs, des prêtres. Entre les deux guerres mondiales, une partie de l'Ukraine – la Volhynie et la Galicie – est redevenue polonaise, ce qui a provoqué de nouvelles tensions. A partir de 1943, sous l’occupation nazie, les nationalistes ukrainiens ont participé à la Shoah, puis ont tenté de créer leur Etat en procédant à un nettoyage ethnique contre les Polonais de Volhynie. Il y a eu des massacres de civils absolument monstrueux, jusqu'à 100 000 morts. Or, le dirigeant nationaliste ukrainien Stepan Bandera est aujourd'hui un héros dans son pays alors que les Polonais lui attribuent une responsabilité dans ces massacres. On peut dire que la nation ukrainienne s'est autant construite contre la Pologne que contre la Russie.
Est ce que les choses ont changé après l'invasion russe de l'Ukraine ?
Avant 2022, beaucoup d'Ukrainiens venaient déjà en Pologne pour y travailler, avec une facilité de visa de séjour. C'était une main-d'œuvre appréciée, d'autant que la langue et la culture ukrainiennes ne sont guère éloignées de celles de la Pologne. Après 2022, nouvel afflux, notamment de femmes et d'enfants. Les Polonais ont été extrêmement généreux et bienveillants à leur égard - on parle de près de deux millions de personnes. Mais au fil des ans, des frictions sont apparues et un parti d'extrême droite, Konfederacja, mène une campagne xénophobe contre les Ukrainiens. Il y a eu des problèmes avec l'exportation du blé ukrainien, qui a déstabilisé le marché des céréales, suscitant un fort mécontentement des agriculteurs polonais.
Dans un environnement politiquement très polarisé en Pologne, le gouvernement actuel se sent obligé de reprendre certaines de ces thématiques, comme notamment sur la Volhynie. Donald Tusk estime qu'il faut régler la querelle mémorielle pour que la Pologne accepte l'entrée de l'Ukraine dans l'UE.
L'élection d'un nouveau président de la République aura lieu les 18 mai et 1er juin. En Pologne, le pouvoir exécutif se partage entre le chef de l'Etat, élu au suffrage universel, et le Premier ministre, qui s'appuie sur une majorité au Parlement. Comment se présente ce scrutin ?
Le favori, dans les sondages, avec un tiers des intentions de vote, est Rafal Trzaskowski, le maire de Varsovie, soutenu par le Premier ministre Donald Tusk. C'est un bon candidat, libéral, cultivé, pro-européen qui parle cinq langues. Mais l'opposition le considère comme un cosmopolite. Il affronte Karol Nawrocki, le candidat du PiS, un historien pas très charismatique, qui plafonne à 25 % au premier tour. Mais également Slawomir Mentzen, de Konfederacja - un parti très xénophobe, anti-européen et libertaire, dans la ligne trumpiste d’un Elon Musk, qui a une forte résonance dans l'électorat jeune. Un autre candidat Szymon Holownia fait partie de la coalition au pouvoir. Le deuxième tour reste donc ouvert : il faut être prudent, car on a déjà eu des surprises, comme en 2015.
Les Polonais semblent très ouverts à un dialogue sur la dissuasion nucléaire avec la France.
Il y a un appétit polonais pour en parler, comme il y a un appétit allemand avec Friedrich Merz. C'est la stratégie « ceinture et bretelles ». Le président sortant Duda a revendiqué le stationnement d'armes nucléaires en Pologne alors que Donald Tusk a manifesté de l'intérêt pour l'extension à la Pologne du parapluie nucléaire français. Il a même mentionné l'idée que la Pologne pourrait accéder à une arme nucléaire nationale...
Plus généralement, la Pologne fait un effort considérable de réarmement (4,7% du PIB) et construit un bouclier défensif face à la Russie. Il y a volonté très, très forte, que Donald Tusk résume ainsi : « Plus jamais de faiblesse et plus jamais de solitude. »