Le vieillissement de la population met à l'épreuve les contrats sociaux qui régissent les sociétés européennes depuis 1945. Il faudra faire des arbitrages, rappelle le diplomate Pierre Buhler.
« Le XXIe siècle sera celui du vieillissement démographique ». Au terme de ce premier quart de siècle, cette célèbre formule du démographe Alfred Sauvy trouve dans l'Europe, première région du monde à connaître un déficit naturel prolongé de sa population, une illustration univoque. Les chiffres sont en effet implacables. L'excédent des décès sur les naissances, observé depuis 2013 dans l’UE, est désormais supérieur à 1 million par an. Le taux de fécondité, après être remonté au début du siècle, est retombé à 1,45 enfants par femme, soit très en deçà du taux de remplacement des générations, de 2,1 enfants par femme.
Cette faible natalité, conjuguée à l'allongement de l'espérance de vie, se traduit par un âge médian – qui partage une population en deux moitiés – proche de 45 ans, plaçant l'Europe en tête du monde développé, même si elle est devancée par le Japon, dont l'âge médian frôle les 50 ans.
Immigration de travail
Le continent européen ne doit qu’à un solde migratoire positif de ne pas voir diminuer sa population. Pour autant, le poids pour la population d'âge actif de la charge des plus de 65 ans, dont les effectifs n'ont cessé de croître, s'est alourdi de 20 % en l'espace d'une décennie. Qui plus est, ces chiffres varient dans des proportions considérables selon les pays, ceux du sud et de l'est étant les plus touchés par le phénomène.
Le plus préoccupant n’est pas, cependant, la situation démographique contemporaine, mais sa trajectoire future, déterminée par les tendances lourdes à l’œuvre, que les politiques natalistes, aussi régulièrement invoquées qu’inopérantes dans les faits, ne seront pas à même d’enrayer.
La variable la moins prévisible dans ses volumes, mais aussi la plus incontournable dans son principe, est celle de l’immigration de travail, nécessaire pour combler les déficits de main-d’œuvre engendrés par le vieillissement ainsi que par le flux d’émigration, nullement négligeable, hors d’Europe. L’Allemagne, l’Italie, la péninsule ibérique l’ont encadrée par des politiques publiques, en s’ouvrant à une immigration non originaire de l’Union européenne.
Quoi qu'il en soit, toutes les simulations montrent un accroissement significatif des ratios de dépendance des plus de 65 ans, un gonflement des effectifs du grand âge, un élargissement de la pyramide des âges à son sommet et une probable diminution de la population européenne. Si une telle perspective n’est pas en soi une calamité, elle est de nature à mettre à l’épreuve les contrats sociaux qui ont régi les sociétés européennes depuis 1945, en particulier les modèles d’Etat-providence fondés sur des régimes par répartition. Ceux-ci pourront-ils supporter la charge inexorablement croissante de la population inactive âgée ? Ses revenus pourront-ils être maintenus aux mêmes niveaux et quel rôle réserver à la capitalisation dans leur formation ? Faudra-t-il, comme l’ont fait plusieurs pays européens, allonger la durée de la vie active ? Ou relever le taux d’emploi de la population d’âge actif, voire de celle de plus de 65 ans, comme c’est le cas au Japon et dans plusieurs pays de l’OCDE ?
Les charges budgétaires liées à l’accompagnement du vieillissement, de la dépendance et de la demande de soins ainsi engendrés s’ajouteront à celles entraînées par les autres priorités qui s’imposent, à des degrés divers, à tous les Etats européens, comme l’augmentation des dépenses de défense, la réindustrialisation, la transition écologique et l’adaptation au dérèglement climatique.
Ces arbitrages, nécessairement douloureux, concernent tous les pays du continent, mais plus particulièrement la France, paralysée par une posture de déni sur les deux enjeux majeurs que sont l’allongement de la vie active et l’immigration de travail. Le court-termisme et l’électoralisme alimentés par les échéances politiques des deux années à venir causeront un retard pénalisant dans un domaine crucial pour notre avenir.
Pierre Buhler est diplomate, ancien président de l'Institut français et professeur à Sciences Po. Cette tribune est tirée d’un article, « L’Europe, à l’avant-garde du vieillissement démographique », publié dans Questions internationales d’avril-mai 2025